LES MÉDIAS CONTRE MÉLENCHON : 15 ANS À DIABOLISER LA GAUCHE
Huitième épisode de « 4e pouvoir », la série documentaire d'Acrimed (Action-Critique-Médias) diffusée par Blast, mis en ligne le 4 juillet 2026 (1 h 57), deux mois après la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon au 20 h de TF1, le 3 mai. Le film retrace quinze ans de traitement médiatique de Mélenchon, du Parti de gauche puis de La France insoumise, en trois portraits — une formation « extrémiste » aux idées archaïques, « islamo-gauchiste et antisémite », enfin le parti de la violence — et se clôt sur les relations de LFI avec les médias. Une narration relie de très nombreux extraits de plateaux, de matinales et de unes ; chaque carte dit qui parle. Les décomptes présentés (temps de parole, interruptions, articles) sont ceux d'Acrimed, sauf mention d'une autre source. Deux noms déformés par la reconnaissance vocale portent un verdict et ont été restitués d'après les sources : « Laurent Gefrein » (Laurent Joffrin, Libération, 30 janvier 2017) et « Dominique Ce » (Dominique Seux, France Inter, 15 mars 2022).
Le documentaire s'ouvre sur les réactions à la candidature que Jean-Luc Mélenchon a déclarée le 3 mai 2026 au 20 h de TF1 : sur LCI, le mot « repoussoir » revient quatre fois en quelques secondes, Luc Ferry parle de « Trump de gauche », Le Monde de « boulet de la gauche ». Pour Acrimed, cette journée n'a rien d'exceptionnel : c'est le régime ordinaire.
« Bref, on a là un petit condensé de 24 heures ordinaires dans l'audiovisuel français. Un audiovisuel où les commentateurs confondent information et parti pris tout en disposant d'un permis de raconter absolument n'importe quoi. »
La citation est exacte : « Il faut diaboliser Mélenchon » est le titre du bloc-notes de Bernard-Henri Lévy paru dans Le Point le 8 juillet 2024, au lendemain du second tour des législatives. Le philosophe y écrit que la « faction » de Mélenchon « incarne la principale menace pour la République, la démocratie et la France ». Pour le documentaire, la consigne ne faisait que nommer une ligne éditoriale déjà à l'œuvre.
« Le mantra tient en un seul mot : diabolisation. Il faut diaboliser Mélenchon, écrivait Bernard-Henri Lévy dans Le Point, lui qui, je cite, incarne la principale menace pour la République, la démocratie et la France. Lancée au lendemain des élections législatives de 2024, la consigne avait le mérite d'être claire, mais elle était totalement superflue s'agissant des grands médias. Pourquoi ? Parce que cette ligne éditoriale était déjà à l'œuvre depuis plus de 10 ans. »
Le préambule fixe l'objet : non pas le programme de La France insoumise, mais l'équité du débat public, qu'Acrimed dit documenter depuis quinze ans. Le portrait médiatique est découpé en trois temps — une formation « extrémiste » aux idées archaïques, « islamo-gauchiste et antisémite », puis le parti de la violence —, que la suite instruit l'un après l'autre.
« notre démarche ne consiste pas à défendre LFI. [...] LFI est évidemment loin d'être au-dessus de toute critique. Mais ce que nous entendons démontrer ici, c'est que le débat public ne fonctionne pas de manière équitable, encore moins pluraliste. Et les deux poids deux mesures sont flagrants. Non seulement LFI est unanimement stigmatisée dans les grands médias, mais elle l'est comme aucun autre parti dans le champ politique, et de très loin. À tel point que nous avons affaire aujourd'hui à un véritable traitement d'exception. »
C'est la grille de toute la première partie : le documentaire suit ces trois figures de la présidentielle de 2012 aux municipales de 2026, et date l'aggravation de l'hostilité de la progression électorale de La France insoumise. Le mécanisme vaut au-delà de LFI : il décrit la manière dont un débat se referme avant d'avoir eu lieu.
« Loin de rendre compte du paysage politique tel qu'il est, les médias prescrivent la manière dont il devrait être. Ce journalisme de prescription, il s'exerce de manière particulièrement virulente pendant les campagnes électorales. [...] Parmi les figures imposées, trois sont revenues avec la constance d'un métronome : l'assimilation de la gauche à l'extrême droite, une pression pour maintenir la domination de la gauche dite de gouvernement contre une gauche dite extrême, et une offensive de l'expertise économique pour contenir le débat dans un périmètre acceptable, c'est-à-dire celui de l'orthodoxie libérale. »
Les chiffres sont ceux d'une tribune de Lucas Gautheron parue fin 2017 sur le site de Marianne, fondée sur la base de presse Europresse (période du 1er février au 22 avril 2017) ; le même décompte donne 8 % pour Nicolas Dupont-Aignan, qui ralliera Marine Le Pen entre les deux tours. C'est la première figure imposée, l'assimilation à l'extrême droite : Plantu dessine en 2011 Le Pen et Mélenchon lisant le même discours « Tous pourris », François Lenglet expose en 2017 sur France 2 les « similitudes » des deux programmes.
« À la même période, une analyse parue dans Marianne insistait sur ce traitement spécifique. Je cite : « Pendant la période du 1er février au 22 avril 2017 de la campagne présidentielle, 17 % des articles portant sur Jean-Luc Mélenchon faisaient aussi référence à Marine Le Pen. Pour Benoît Hamon, qui était pourtant jugé suffisamment proche du candidat de la France insoumise pour que soit envisagée une candidature commune, ce chiffre n'atteint même pas les 4 %. » »
La motion de censure du 4 décembre 2024, déposée par la gauche et adoptée avec les voix du RN, fait tomber Michel Barnier. Le documentaire montre comment un vote sur un même texte devient une « alliance », et comment Le Figaro réactive le « gaucho-lepénisme » : un refrain que l'éditocratie ressort, dit-il, « en fonction des besoins de l'actualité ».
« En 2024, par exemple, face à la censure du gouvernement de Michel Barnier, votée à la fois par les différentes formations du Nouveau Front populaire et par le RN, on parle à ce moment-là d'une alliance du chaos sur LCI, d'un retour d'une forme d'alliance brun-rouge dans Le Point, de l'alliance des extrêmes à la une des Échos, d'une très curieuse conjonction des extrêmes dans l'édito de La Croix. »
Le basculement est daté de 2022 : cinq jours avant le second tour des législatives, Guillaume Tabard (Le Figaro) écrit que Macron « doit susciter un front anti-Mélenchon », jusqu'aux électeurs lepénistes. Viennent ensuite les sondages qui, chaque année, jugent LFI « plus dangereuse pour la démocratie » que le RN : une « prophétie médiatique autoréalisatrice », selon le documentaire.
« Mais l'éditocratie a de plus en plus tendance à effacer le signe égal entre les deux formations politiques, parce qu'en réalité elle est déjà passée à autre chose. Dans le discours médiatique, le diable, c'est LFI, et le RN totalement dédiabolisé, normalisé et moins dangereux. »
Le décompte, d'Acrimed, porte sur moins de huit semaines de campagne en 2022 ; le site n'en a pas retrouvé la publication d'origine. Le même Enthoven avait déclaré en juin 2021 qu'il voterait Marine Le Pen face à Mélenchon au second tour, « plutôt Trump que Chavez ». En 2025, relève encore le documentaire, une chronique de Ruth Elkrief sur LCI annoncée pour trois minutes consacre 25 secondes au RN et 2 min 30 à LFI.
« Dans leur pratique, les éditocrates confirment ce diagnostic. Pendant la campagne des législatifs de 2022, sur Twitter, en moins de 8 semaines, le philosophe de télévision Raphaël Enthoven a par exemple posté 319 messages contre la France insoumise et les candidats de la NUPES, et seulement 27 contre l'extrême droite. »
C'est l'explication que le documentaire donne à l'asymétrie qu'il mesure : une solidarité de position entre les directions de rédaction et les grands actionnaires des médias, plutôt qu'une consigne. La formule reprend un mot d'ordre prêté à une partie de la droite française de la fin des années 1930 ; appliquée au face-à-face entre LFI et le RN, c'est la plus dure du film.
« On ne le répétera jamais assez. Les chefferies médiatiques sont sociologiquement solidaires des intérêts des classes dirigeantes, symboliquement des faire-valoir de leurs propriétaires industriels milliardaires pour la plupart, et elles ont fait leur choix : plutôt Hitler que le Front populaire. »
L'éditorial de Laurent Joffrin paraît dans Libération le 30 janvier 2017, au lendemain de la victoire de Benoît Hamon à la primaire socialiste ; citation et chiffres sont exacts, et le premier tour donne 19,58 % à Mélenchon, 6,36 % à Hamon. C'est la deuxième figure imposée, la pression pour la gauche dite de gouvernement — déjà « Mélenchon peut-il faire perdre Hollande ? » en 2012. Quand l'ordre s'inverse, relève le documentaire, aucun éditorial ne demande « à quoi sert Hamon ? ».
« « L'enquête publiée hier donne 20 points à Macron, 10 à Mélenchon et 15 à Hamon. [...] Bien entendu, Jean-Luc Mélenchon refusera de se désister, quoi qu'il arrive. Mais alors, les lecteurs risquent de se poser une question toute bête. À quoi sert Mélenchon ? À faire perdre la gauche ? » Au soir du premier tour, Mélenchon réunira 19,58 % des suffrages exprimés, Hamon 6,36 %. »
La gauche que veulent les médias, dit le documentaire, est celle qui « doit donner des gages à la droite » : Manuel Valls, Bernard Cazeneuve ou Raphaël Glucksmann. En 2022, ceux qui rallient la Nupes sont décrits en traîtres et l'accord en « forme de coup d'État » ; en 2024, le Nouveau Front populaire devient sur les plateaux « le front de la honte ». En février 2026, L'Obs titre « Comment Mélenchon plombe la gauche ».
« Et s'il y a bien une chose dont sera invariablement accusé Mélenchon par la suite, c'est d'avoir inversé le rapport de force dans le camp de la gauche institutionnelle. C'est pour ça qu'en 2022, lorsque LFI devient la force motrice et dominante dans la NUPES, les grands médias sont pris de cours. L'union, oui, mais à condition qu'elle soit sous l'égide d'un PS raisonnable. »
C'est la troisième figure imposée, l'expertise économique. En 2012, Mélenchon veut « revenir au kolkhoze » (Yves Thréard, i-Télé) ; en 2017, Le Figaro titre « Maximilien Mélenchon » ; le 13 juin 2022, les chroniqueurs de BFM TV opposent à l'héritage plafonné à 12 millions d'euros des « lois de la gravité » en économie ; à trois jours du premier tour des législatives de 2024, Jean-Michel Aphatie juge « délirant » le programme du Nouveau Front populaire, arrivé en tête dix jours plus tard.
« quelque part, cet éditorial a le mérite de nous rappeler aux fondamentaux au cœur même des attaques contre la gauche LFI, c'est-à-dire son programme, coupable d'être trop à gauche. Rompre le consensus néolibéral, casser l'idéologie de marché, forcément synonyme de progrès pour les médias dominants, c'est impensable. Et qu'il soit d'extrême droite, de droite ou aligné sur la gauche dite de gouvernement, le danger est bien identifié et il s'appelle Mélenchon. »
Le 12 mars 2022, l'émission de chiffrage de « L'Avenir en commun » annonce 250 milliards d'euros de dépenses nouvelles, et Mélenchon y détaille devant quatre journalistes économiques le financement de la retraite à 60 ans — cotisations tirées par l'emploi, surcotisation de deux points au-delà de 3 400 €. Le 15 mars, Dominique Seux affirme sur France Inter qu'il a « oublié de chiffrer » la mesure. Réserve : les comptes rendus de l'émission consultés ne font pas apparaître de coût propre à la mesure, ce que la formule pouvait viser.
« Quoi que l'on pense des propositions de Mélenchon, ce qui est surtout trop bête, c'est que Dominique Seux puisse affirmer ce genre de choses sans avoir pris la peine d'assister à la conférence de presse que donnait LFI 3 jours plus tôt et au cours de laquelle le candidat insoumis expliquait précisément comment il comptait financer le retour de l'âge de la retraite à 60 ans, selon ces mots : augmentation des cotisations liées à la hausse de l'emploi et surcotisation de deux points supplémentaires pour les salaires supérieurs à 3400 €. »
Le documentaire rattache cette injonction à la droitisation du champ politique depuis les années 1980 : les thèmes du Front national — immigration, insécurité, islam — installés en haut de l'agenda médiatique, un PS aligné sur les « dogmes sécuritaires », et des sondages brandis sur les plateaux pour établir que « la société se droitise ».
« On a vraiment affaire à un débat public mutilé dans lequel la gauche de gauche est systématiquement pointée du doigt, suspectée de laxisme, accusée d'angélisme, de déni et de complaisance. En réalité, sur ces questions, le credo des chefferies éditoriales est le même depuis plusieurs décennies : sommer la gauche de s'aligner sur la droite. »
Dans « On n'est pas couché », Natacha Polony reproche à Mélenchon d'avoir « oublié la défense du peuple », faute de traiter l'immigration et la sécurité dans les termes de la droite. Le documentaire relève le partage : invités et public applaudissent cette réponse, le plateau la juge « un peu trop utopiste ». Pour Acrimed, dès qu'il refuse « de consentir aux évidences sur l'immigration, c'est l'invective ».
« Voici ce que je dis, il faut partager. Si les gens ont du travail, il y aura pas de misère. S'il y a pas de misère, on se dévorera pas les uns les autres. Peu importe la couleur de notre peau, peu importe notre religion, nous appartenons à une même communauté humaine. »
Exemple montré : le 6 juillet 2025 sur BFMTV, Mathilde Panot annonce que les villes gagnées par LFI désarmeront leur police municipale et renonceront aux caméras « partout » — le programme insoumis prévoit de l'intégrer à une police nationale de proximité ; la dépêche AFP retient un « tollé général ». Le documentaire montre aussi des intervieweurs qui se confondent « avec l'opposant politique ou le syndicaliste policier », et, après les mots « la police tue » de Mélenchon, des plateaux qui parlent de « haine antiflic ».
« Dans un débat public structurellement marqué par l'amour de l'ordre, imprégné de journalisme de préfecture et hostile à toute critique systémique de la police, les positions de LFI, même modérées, sont le signe d'un parti déconnecté des réalités. »
Nahel Merzouk, 17 ans, est tué par un policier lors d'un contrôle routier à Nanterre le 27 juin 2023. Le documentaire relève que Le Monde met alors sur le même plan Mélenchon, pour qui « ce sont les pauvres qui s'insurgent », et Éric Zemmour, qui parle de « guerre ethnique » : « deux attitudes également incendiaires ».
« Alors que des révoltes éclatent dans de nombreux quartiers populaires, la plupart des interviewers n'ont toléré aucun écart avec le discours sécuritaire du pouvoir. Or, LFI a refusé d'utiliser les termes prescrits par les journalistes. Ils avaient à redire sur les méthodes mais n'ont pas voulu passer les traditionnels appels au calme, auxquels ils ont préféré des appels à la justice. Et bien, dans le débat public, cela suffit à vous valoir un carton rouge instantané. »
La séquence est exacte. Le récit « Obono l'Africaine », illustré d'un dessin de la députée enchaînée, circule fin août 2020 ; le 2 septembre, sur RMC et BFMTV, Jean-Jacques Bourdin lui demande si elle est « capable de dire “Vive la France !” ». La condamnation de Valeurs actuelles pour injure à caractère racial est devenue définitive le 16 janvier 2024, quand la Cour de cassation a rejeté le pourvoi du directeur de la publication et de l'auteur du texte. Pour Acrimed, la députée est sommée de donner des « gages d'appartenance à la communauté nationale ».
« Rappelons que seulement 4 jours avant cet interrogatoire de Jean-Jacques Bourdin, Valeurs actuelles publie un article raciste titré « Obono l'Africaine », illustré par un dessin où la députée apparaissait en esclave nue, les chaînes au cou, qui valut d'ailleurs à l'hebdomadaire une condamnation définitive en justice pour injure raciste. »
La recette vaut pour toutes les séquences qui suivent. En février 2019, après les injures contre Alain Finkielkraut en marge d'une manifestation de gilets jaunes, les insoumis condamnent ; mais parce que Mélenchon ajoute une critique de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le gouvernement, les chaînes d'information se retrouvent sur un mot d'ordre : « l'ambiguïté de LFI ».
« Commençons par dire que l'étiquette antisémite collée sur LFI est loin d'être une nouveauté. Il y eut pour commencer l'affaire Moscovici en 2013. Les lois de la polémique d'hier étaient d'ailleurs les mêmes qu'aujourd'hui : focalisation sur des bribes de petites phrases, tronquées si possible, procès d'intention, commentaires hyperboliques, amplification des instrumentalisations politiques, et cetera. »
Le documentaire en retrace la généalogie : l'« islamo-gauchisme », popularisé par Pierre-André Taguieff au début des années 2000, pendant la seconde intifada, désigne l'idée qu'extrême gauche et islam radical s'accordent pour combattre le sionisme. Après les attentats de 2015, un petit nombre de journalistes du Figaro, du Point et de Marianne en ritualisent l'usage.
« Et déjà à cette époque, une bonne partie des commentateurs engagés dans la cabale poursuivent un agenda politique tout à fait clair : légitimer et populariser le concept de nouvel antisémitisme dans le débat public, qui permet de diaboliser la gauche tout en donnant des gages à l'extrême droite, blanchie en matière de racisme. »
Trois mots d'ordre, selon le documentaire : « ambiguïté, relativisme et apologie du terrorisme ». Il cite ensuite les outrances — le dessinateur Joann Sfar demandant en mars 2025 si « un parti antijuif a le droit d'exister dans l'espace républicain », un invité de télévision comparant Mélenchon à Goebbels. Acrimed y voit la plus vaste campagne de diabolisation d'un parti d'opposition depuis des décennies, comparable à celle qu'a subie Jeremy Corbyn au Labour.
« Mais à partir du 7 octobre 2023, toutes les digues de la déontologie ont explosé. Dans la roue du pouvoir politique et de la quasi-totalité des partis d'opposition, y compris à gauche, les grands médias ont totalement banalisé et normalisé l'accusation d'antisémitisme contre LFI, au point que de très nombreux éditocrates et médias n'hésitent plus à parler de parti antisémite, voire du premier parti antisémite de France. »
Pour le documentaire, ces deux titres et Le Monde, lus en partie par la « petite bourgeoisie culturelle » et les milieux intellectuels, ont contribué à « légitimer et normaliser » un logiciel où l'antisémitisme n'est plus mis à l'agenda que pour être associé à LFI, pendant que la droite et l'extrême droite en sont « lavées de tout soupçon ».
« On a donc affaire à un espace médiatique saturé. Ce procès est décliné sur toutes les chaînes, dans tous les journaux, et les voix discordantes sont totalement marginalisées, pour ne pas dire inexistantes, y compris dans les médias dits progressistes à l'instar de Libération, mais aussi de certains médias indépendants comme Mediapart, le plus influent au sein de ce pôle. »
Le passage vient de l'entretien d'Acrimed avec Élie Duprey, présenté comme porte-parole de Tsedek. Il donne l'exemple de ce « même plan » : l'assassinat d'Ilan Halimi ou les tueries de Mohammed Merah d'un côté, de l'autre la formule de Mélenchon sur Yaël Braun-Pivet partie « camper à Tel-Aviv ». Le documentaire en tire la règle : des polémiques « toutes plus dépolitisées les unes que les autres », dont la répétition a « créé l'évidence ».
« Il y a un problème essentiel dans la manière dont les médias présentent l'antisémitisme. D'une part, en le distinguant systématiquement du racisme alors que l'antisémitisme est un racisme spécifique comme la négrophobie, l'islamophobie, la romophobie et cetera, et d'autre part en produisant quasi systématiquement un discours moral et dépolitisé à ce sujet. On en est bien souvent réduit, dans le discours médiatique mainstream, à dénoncer des tropes, des figures, l'emploi de dog whistles, c'est-à-dire de sous-entendus codés, et à mettre tout et n'importe quoi sur le même plan. »
À Lyon, le 26 février 2026, Mélenchon ironise : « Ah, vous voulez dire “Epstine”, pardon, ça fait plus russe » ; il dira avoir moqué la volonté de « russifier » l'affaire, quand le CRIF y voit un délire complotiste « aux relents véritablement antisémites ». Acrimed compte : le 27 février, dix contenus de Libération associent Mélenchon et antisémitisme, cinq de Mediapart traitent de l'affaire, dont un éditorial d'Edwy Plenel.
« 22 secondes sont alors isolées et postées sur les réseaux sociaux. 22 secondes qu'on peut juger tout à fait dispensables et vraiment peu intéressantes en elles-mêmes, mais 22 secondes extraites d'un meeting d'1h40 ayant longuement traité d'antiracisme, d'antifascisme et célébré la résistance lyonnaise face au nazisme et aux collaborationnistes de Vichy. Remises à leur juste place, ces 22 secondes auraient donc pu être une non-affaire. Elles ont déclenché au contraire un scandale politico-médiatique national. »
Le documentaire dresse la liste de ce que l'éditocratie ne pardonne pas : dénoncer un génocide à Gaza, exiger des sanctions contre Israël, dénoncer l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme. Rima Hassan en cristallise la violence depuis la campagne des européennes de 2024 : sur les plateaux, on lui reproche de « cultiver une certaine ambiguïté ».
« Derrière ces différents procès, il y a un point commun qui saute aux yeux, en particulier si on les replace dans le contexte du naufrage des grands médias autour de la question palestinienne. Ce qui vaut fondamentalement à LFI d'être mise au ban, c'est d'avoir milité sans relâche pour rendre visible la Palestine dans un espace politique et médiatique structurellement marqué par l'invisibilisation et la déshumanisation des Palestiniens, et c'est d'avoir cherché à rendre visibles les crimes et l'impunité de l'État d'Israël dans un espace politique et médiatique saturé par la propagande israélienne. »
Exemples montrés : dans Libération, Mélenchon « flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes » ; dans le JDD, Pascal Bruckner en fait « le frère jumeau de Jean-Marie Le Pen ». Pour le documentaire, ce récit charrie le préjugé des quartiers populaires comme « réserve d'antisémites », et fait de LFI une « menace intérieure ».
« L'accusation de clientélisme, dans des proportions telles et avec des connotations systématiquement négatives, participe d'un traitement médiatique d'exception pour LFI et les musulmans. Tous les partis politiques choisissent d'ériger tel ou tel sujet en combat politique de prédilection. Mais aucun de ces choix programmatiques n'est systématiquement commenté par les journalistes au prisme des arrière-pensées électorales supposées qu'ils dissimuleraient et du type de public que tel ou tel parti chercherait supposément à séduire. »
La formule, tirée de Shakespeare, est de Mélenchon au congrès du Parti de gauche en novembre 2010 : « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas ». Dès 2011, Nicolas Demorand lui reproche un « style extrêmement brutal » ; quinze ans plus tard, relève le documentaire, l'éditorialiste Renaud Dély ausculte toujours « le bruit et la fureur » de Mélenchon et en fait « le poids mort du Nouveau Front populaire ».
« Pour le dire vite, il s'agit de mettre le doigt sur ce qui fait conflit dans une société marquée par des rapports de domination, de classe, de genre, de race, d'exprimer les colères et de rendre visibles ces conflits et leurs acteurs pour clarifier les positions selon les intérêts de chacun. Jusqu'ici, rien que de très banal, mais dans un paysage médiatique où le débat consiste précisément à anesthésier la politique et à faire disparaître les rapports de pouvoir, cette stratégie politique est incomprise et surtout elle n'a pas bonne presse. [...] Un instrument pour trier les gauches, disqualifier la radicale pour mieux valoriser celle du compromis. »
Les images des perquisitions d'octobre 2018, filmées par Quotidien, passent en boucle ; pendant l'examen de la réforme des retraites de 2023, l'information se résume, selon le documentaire, à « LFI et obstruction » et au décompte des amendements. Pour sa réaction lors de ces perquisitions, Mélenchon a été condamné en décembre 2019 à trois mois de prison avec sursis.
« Les médias dominants agissent comme une loupe déformante. Il ne s'agit pas de cautionner toutes les pratiques et les déclarations de Jean-Luc Mélenchon ou d'autres élus insoumis, ni de nier l'intérêt journalistique de certaines de ces actualités, mais d'analyser leur traitement : choix des sujets, hiérarchisation, visibilité, cadrage. Certaines déclarations de responsables politiques de LFI deviennent des polémiques quand celles de responsables d'autres mouvements restent à jamais invisibles. »
L'étude existe et le documentaire la cite fidèlement : c'est la même tribune de Lucas Gautheron parue fin 2017 sur le site de Marianne, qui a soumis à un algorithme de reconnaissance des émotions 1 985 photos de personnalités politiques illustrant des articles du Monde depuis 2012. La mesure est un indice plutôt qu'une preuve — une machine lit des visages —, mais l'écart est net. Le documentaire y voit le portrait de Mélenchon devenu « un art journalistique à part entière ».
« la tendance dominante saute aux yeux : la construction d'un personnage tyrannique et cholérique. En étudiant 1985 photographies de personnalités politiques utilisées en illustration d'articles du Monde, on observe ainsi que Mélenchon semble exprimer de la colère dans un tiers des images. Ce taux est inférieur à 10 % dans le cas de Marine Le Pen. »
« La Meute », enquête d'Olivier Pérou (Le Monde) et Charlotte Belaïch (Libération), paraît le 7 mai 2025. Le documentaire ne conteste pas la légitimité d'enquêter sur un parti ; il vise la promotion — un plateau s'amuse d'un « marché noir de La Meute » — et un cadrage repris jusqu'à Éric Naulleau, pour qui LFI est « un parti de l'étranger ».
« Cette séquence illustre les pires dérives du journalisme politique : personnalisation, spectacularisation, mais surtout dépolitisation, en réduisant l'ensemble d'un mouvement politique à des intrigues, des bruits de couloir et des figures autoritaires. Plutôt qu'informer, ce journalisme raconte une histoire. Il met en scène des personnages en reprenant d'ailleurs souvent le même ton et le même cadrage que la presse conservatrice, à savoir celui d'un Mélenchon gourou d'une secte. »
C'est la clé de lecture que le documentaire donne à ses quinze ans d'archives : une accusation n'a plus besoin d'être établie quand elle s'appuie sur celles qui l'ont précédée. Le mécanisme vaut au-delà de LFI, pour toute accusation qui circule plus vite qu'elle ne se vérifie.
« chacune d'entre elles laisse des traces et crée ce qu'on pourrait appeler une mémoire du commentaire. En fait, c'est comme si chaque nouvel épisode repartait sur les bases du précédent et réactivait à ce moment-là son lot de biais, d'effets de loupe, de deux poids deux mesures et de manipulation. Comme on l'a vu à propos du supposé antisémitisme de LFI, la répétition crée l'évidence et l'effet de consensus fait son œuvre en laissant toute voix dissidente sur le carreau. »
Quentin Deranque, 23 ans, militant d'extrême droite dont Mediapart a documenté les publications néonazies, meurt à Lyon le 14 février 2026, deux jours après avoir été frappé lors d'une rixe avec des antifascistes. Les données publiées confortent le documentaire pour les violences contre les personnes : de 1986 à 2021, l'extrême droite a commis neuf sur dix des 53 meurtres idéologiques recensés et les deux tiers des agressions (Isabelle Sommier). L'extrême gauche recourt surtout aux dégradations et aux affrontements avec la police.
« On assiste à la criminalisation générale de l'antifascisme et de la gauche en même temps qu'à l'effacement et au blanchiment des violences de l'extrême droite, pourtant beaucoup plus fréquentes, en particulier au cours de la dernière décennie. Le renversement du réel est à nouveau plein et entier. La violence, c'est la gauche. L'antifascisme, c'est le fascisme. »
Le décompte, publié par Acrimed, porte sur la matinale de France Info du 17 février 2026, trois jours après la mort de Quentin Deranque. La question qui revient est l'exclusion de Raphaël Arnault, député fondateur de la Jeune Garde, que réclame le 18 février la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon. Le député n'est pas poursuivi ; deux de ses collaborateurs parlementaires ont en revanche été mis en examen, l'un pour complicité d'homicide volontaire.
« Manuel Bompard a été coupé pas moins de 64 fois, c'est-à-dire une fois toutes les 18 secondes en moyenne. À titre de comparaison, la veille, les mêmes interviewers ont consacré un temps équivalent à interroger François-Xavier Bellamy [...]. L'eurodéputé LR a été interrompu 18 fois, c'est-à-dire une fois par minute en moyenne, trois fois moins que Manuel Bompard. Et, faut-il le préciser, le ton n'était pas du tout le même. »
En 2018, Raquel Garrido, alors cadre de LFI, théorise une « guérilla médiatique » qui la mène des « Grandes Gueules » de RMC aux fauteuils des « Terriens du dimanche » et de « Balance ton post » ; Louis Boyard critique Vincent Bolloré sur le plateau de Cyril Hanouna, dont il était peu avant chroniqueur. Le mouvement avait pourtant boycotté CNews en 2019, tant qu'Éric Zemmour y officiait. Pour le documentaire, le rapport de LFI aux médias est « très contradictoire et pas du tout homogène ».
« Il s'agissait d'accepter les règles du jeu, de s'y plier en toute circonstance et en toute connaissance de cause. [...] Ce rapport aux médias, il n'a pas tout à fait disparu. LFI n'observe pas de boycott de CNews par exemple, comme c'est le cas d'autres partis et d'organisations syndicales. »
Dans « Questions politiques » du 9 novembre 2025 (franceinfo TV, France Inter), la journaliste Alix Bouilhaguet présente Zohran Mamdani, maire de New York, comme un homme qui reprend « mondialiser l'intifada » et « botte en touche » sur le 7 octobre. Par une décision publiée le 24 avril 2026, l'Arcom relève qu'il avait condamné à plusieurs reprises les crimes du Hamas et une rectification tardive. Sur l'UNRWA, Manuel Bompard va plus vite que les enquêtes : l'ONU a conclu en août 2024 que neuf employés avaient pu participer au 7 octobre.
« On a choisi ce passage parmi d'autres parce qu'il permet vraiment de se rendre compte de l'importance de ne pas se plier au cadrage des journalistes et de les remettre en cause. Cette séquence a d'ailleurs valu une mise en demeure à France Télévisions, puisque l'Arcom a tout de même fini par reconnaître des manquements caractérisés aux principes d'honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l'information. »
Le documentaire ne conteste pas les « noms d'oiseaux » que Mélenchon a adressés à des journalistes — « larbin » à David Pujadas, « petite cervelle » à un étudiant — ni les indignations qu'ils ont suscitées. Il en conteste le désintéressement : la profession s'est tue quand le sénateur LR Thierry Meignen, candidat au Blanc-Mesnil aux municipales de mars 2026, a dit de la journaliste, devant des reporters du Monde, « elle va mourir, je la tue ». Nassira El Moaddem a porté plainte.
« Dans chacun de ces cas, on se rend bien compte que ce n'est pas tellement de défense des journalistes dont il s'agit, mais de réflexe de classe entre chiens de garde, trop contents de se livrer au LFI bashing. La preuve, lorsque des journalistes se font vraiment attaquer, comme ce fut le cas dernièrement [...], insultée et menacée de mort par un élu publiquement dans une interview au Monde, ça n'a pas provoqué ne serait-ce qu'un centième de réactions semblables chez les éditocrates. »
Le documentaire l'applique à deux épisodes : le refus d'accréditer Olivier Pérou, coauteur de « La Meute », à l'université d'été de LFI en août 2025 — une trentaine de sociétés de journalistes, dont celle de Blast, y voient « un coup de semonce » —, et les conférences de presse réservées aux médias numériques en février 2026, qualifiées d'« entrave à la liberté de la presse » par le SNJ.
« Le problème central chez de nombreux journalistes influents, c'est la dépolitisation. Ils traitent sur un pied d'égalité les stratégies de confrontation, peu importe qu'elles viennent du pouvoir, d'un ministre ou du chef de l'État par exemple, ou qu'elles soient issues de mouvements d'opposition. [...] Et puis dans ce type de séquence, beaucoup de journalistes font comme si les médias n'étaient pas un champ de lutte, comme si les journalistes étaient neutres, leurs pratiques naturelles et tous les acteurs à égalité. Ces mythes professionnels servent bien souvent à délégitimer par principe les critiques adressées au journalisme. Pour le dire vite, puisque nous sommes si parfaits, à quoi bon entrer en conflit avec nous ? »
Au référendum du 29 mai 2005, le non au traité constitutionnel l'emporte avec 54,67 % des suffrages exprimés. Aux présidentielles, Mélenchon passe de 11,10 % en 2012 (Front de gauche) à 19,58 % en 2017 et 21,95 % en 2022 ; aux européennes, la liste insoumise passe de 6,31 % en 2019 à 9,89 % en 2024. La progression n'est pas linéaire partout : le groupe insoumis à l'Assemblée, de 75 députés en 2022, en compte un peu moins après 2024.
« Mais on s'empresse aussitôt de vous rappeler que non, les médias ne sont pas tout-puissants. Oui, ils ont des effets, mais non, ils n'influencent pas directement les consciences. En 2005, ils ont tous fait campagne pour le traité constitutionnel européen et c'est le non qui a gagné. Ça fait 15 ans qu'ils diabolisent LFI, mais la formation politique a malgré tout étendu son ancrage populaire et progresse dans les urnes. »
Le documentaire conclut sur les remèdes. Acrimed, qui a eu trente ans en mars 2026, porte avec plus de 130 universitaires, journalistes et auteurs un appel à « casser la financiarisation et les phénomènes de concentration » ; il renvoie au programme insoumis, qui prévoit une loi anti-concentration dans les médias et le soutien aux coopératives de journalistes.
« Vous avez dit : « Alors, nous ce qu'on va faire, c'est qu'on va interdire un capitaliste d'avoir plus d'un média, parce qu'il y en a un, ils ont une télé, un journal, un deuxième journal, un magazine, une radio, une maison d'édition, c'est fini. Il en aura plus qu'un. » Non non non non. Là, il faut passer la troisième. Non, non. Un capitaliste n'aura droit à rien. Les médias seront entièrement déprivatisés et décapitalisés. Ça veut pas dire étatisés, hein, ça veut dire socialisés, de nouveau. »