Jean-Luc Mélenchon — « La nouvelle géopolitique – la France, l’Europe et le monde »
Discours d'introduction de Jean-Luc Mélenchon ouvrant une journée d'étude consacrée à la refondation de la doctrine géopolitique, diplomatique et industrielle de la gauche.
Filant la comparaison avec la crise de 2008 et les krachs cycliques (« tous les 10 ans »), Mélenchon soutient qu'une nouvelle crise se prépare, ayant pour origine l'éclatement de la bulle spéculative des entreprises d'intelligence artificielle, et voit dans ce modèle un destin d'« effondrement à répétition ».
« il se reproduit dans la sphère financière une crise ayant pour point de départ l'explosion de la bulle qui s'est formé autour des entreprises d'intelligence artificielle »
Mélenchon tourne en dérision les théories économiques de la mondialisation heureuse des décennies passées. Il rappelle que la puissance réelle est indissociable de l'appareil manufacturier matériel, consacrant ainsi le triomphe industriel de la Chine sur les abstractions de services occidentales.
« dorén avant le futur seraient des entreprises sans murs, sans usine et sans ouvriers qui se contenteraient d'avoir des brevets, des licences, des dollars pour fonctionner »
Il analyse les fondements de la guerre froide commerciale menée par les USA. Il accuse directement l'administration démocrate (Obama, Clinton) d'avoir glissé sémantiquement de l'Asie-Pacifique vers l'Indo-Pacifique dans un but pur de propagande et de désignation de l'ennemi chinois.
« pour des besoins de propagande et de désignation de l'ennemi, on appelle désormais [cette zone] l'Indo-Pacifique »
Il attaque le dogme ordolibéral du retrait de l'État. Il affirme que la dérégulation totale détruit les services publics et provoque l'effondrement chaotique des nations structurées autour de leur modèle social, à l'instar de la France, tout en accélérant une polarisation sociale outrancière à l'échelle planétaire.
Mélenchon rejette formellement le concept de monde multipolaire partagé par d'autres oppositions. Il affirme que la multipolarité dérégulée mène inévitablement à la confrontation armée entre nations, et défend à l'inverse un monde ordonné sous l'égide exclusive du droit international et d'une ONU réformée (seule organisation représentant « 100 % des êtres humains »).
« Nous ne portons pas du tout la vision d'un monde multipolaire. Nous portons la vision d'un monde ordonné. »
Mélenchon s'en prend directement à l'héritage de Valéry Giscard d'Estaing, inventeur du G7, en le qualifiant de 'directoire du monde' illégitime. Il rappelle que ce club restreint ne représente que 10 % de l'humanité et usurpe le rôle souverain de l'Assemblée générale de l'ONU.
« voici une sorte de directoire du monde composée des anciennes puissances qui ne représentent que 10 % de l'humanité »
Mélenchon pose comme principe la sortie de l'OTAN et le refus d'intégrer de nouvelles coalitions militaires (type AUKUS avec l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne). Il théorise un « non-alignement structurel » tout en préservant les obligations de défense mutuelle contractées au sein de l'Union européenne.
« Il ne peut pas être question donc de rester membre de l'OTAN ni d'entrer dans de nouvelles coalitions militaires »
Jean-Luc Mélenchon critique Emmanuel Macron pour avoir validé le principe d'une modification des frontières ukrainiennes (à la suite d'une suggestion de Donald Trump) sans exiger la consultation directe et libre des populations concernées. Il en profite pour dénoncer l'hypocrisie de la classe politique française qui accuse La France Insoumise de manquer de culture démocratique.
« ces changements devraient se faire avec l'accord des populations »
Constatant la faillite conceptuelle de la dissuasion nucléaire face aux crises modernes, il demande que le désarmement mondial s'ouvre prioritairement sur les zones de conflit à haute intensité. Il réclame le démantèlement des infrastructures atomiques de l'État d'Israël au Moyen-Orient au nom de la sauvegarde commune.
« le concept de dissuasion nucléaire ne fonctionne pas et ne pourrait fonctionner qu'à un prix incalculable pour l'humanité »
Au nom d'un « non-alignement coopératif », Mélenchon refuse la politique de confrontation violente avec la Chine et prône au contraire une coopération renforcée. Il assume de dialoguer avec un pays indépendamment de la nature de son gouvernement, invoquant les précédents de François Ier avec les Ottomans et de De Gaulle reconnaissant la Chine populaire.
« refuser absolument la politique de confrontation violente avec la Chine. Ce qui signifie entrer dans une politique de coopération renforcée avec ce pays »
Il propose de structurer la diplomatie française autour de « causes communes » portées aux quatre « frontières de l'humanité » — l'espace, la mer, le numérique et la santé publique — assorties de zones prioritaires : une francophonie décolonisée (invoquant Thomas Sankara), la latinité et l'espace méditerranéen.
« aux quatre frontières de l'humanité, l'espace, la mer, le numérique et la santé publique »
Mélenchon alerte sur l'état de la Méditerranée : ouverte sur l'océan par seulement 13 km au détroit de Gibraltar, elle met un siècle à se renouveler, se réchauffe plus vite et subit une raréfaction de l'oxygène et la pollution (dont celle charriée par la mer Noire). Il en fait un cas d'urgence appelant une coopération des pays riverains, à commencer par le bassin occidental.
« La mer Méditerranée a une ouverture sur l'océan mondial de 13 km au détroit de Gibraltar. Cette ouverture fait que cette mer met 100 ans à se renouveler. »
Constatant que l'espace, les grands fonds marins et le numérique sont « quasi vides de droit », il rappelle que la France n'a jamais signé le Traité sur la Lune et que le groupe insoumis a déposé à l'Assemblée une proposition d'adhésion, afin de faire entrer le pays dans la construction d'un droit international de ces nouveaux espaces.
« Il y a même un traité sur la Lune que la France n'a toujours pas signé. Et c'est pourquoi le groupe insoumis à l'Assemblée a déposé une proposition d'adhésion [au] traité sur la Lune. »
Le leader insoumis appelle à « désencombrer » le rapport au monde de la « propagande atlantiste ». Il relativise le rôle des États-Unis dans la Libération en rappelant le sacrifice de 15 à 20 millions de Soviétiques contre le nazisme, et fustige l'attitude des États-Unis qui, à la Libération, soutinrent l'amiral Darlan, ancien Premier ministre de Pétain, contre l'autorité du général de Gaulle.
« si nous avons été libérés par quelqu'un d'autre que nous-mêmes, c'est les soviétiques qui ont perdu dans cette affaire entre 15 et 20 millions de leurs concitoyens pour défaire les nazis »
Définissant la puissance moderne par la maîtrise des infrastructures numériques, il qualifie les États-Unis de 'tigre de papier'. Il exhorte la France à cesser toute confrontation frontale stérile pour adopter une stratégie pragmatique de contournement, en développant des alternatives souveraines aux GAFAM.
« C'est un tigre de papier. La politique que nous portons, ce n'est pas de les affronter... Contournons-les. »
Pour sortir de la civilisation du pétrole et du nucléaire, Mélenchon défend un « saut technologique » et un réarmement industriel. Il exige la nationalisation d'ArcelorMittal et la remise en route des fonderies de Florange et Gandrange (dont le « four vert ») afin de produire les aciers spéciaux nécessaires aux hydroliennes françaises.