ÉNERGIES ET CLIMAT : IL VA FALLOIR FAIRE DES SACRIFICES
Grand entretien de la rubrique écologie de Blast, mené par la journaliste Paloma Moritz avec Jean-Marc Jancovici, ingénieur, cofondateur du cabinet Carbone 4, président du Shift Project et alors membre du Haut Conseil pour le climat. Mis en ligne le 22 octobre 2021 (1 h 19), il court en trois temps : les grands enjeux énergétiques mondiaux, le nucléaire — réacteur chinois à sels fondus, petits réacteurs annoncés par Emmanuel Macron, sûreté et déchets —, puis la politique climatique française et le plan de transformation de l'économie du Shift Project. L'invité parle en son nom ; l'intervieweuse le relance, rapport critique sur le nucléaire mondial à l'appui. Les faits sont jugés à la date où ils sont énoncés, cinq ans avant les autres analyses de ce dossier, et les cartes signalent ce qui a changé depuis. Une restitution porte un verdict : à 46:12, le transcript dit « centrales à charbon island », lu « allemandes » — l'argument qu'il reprend un mois plus tard dans Die Welt. Sous la vidéo, Blast renvoie lui-même à un CheckNews de Libération sur le bilan de Fukushima et à l'enquête en trois volets de Reporterre sur Jancovici.
Sa lecture de l'histoire de l'énergie : l'humanité a toujours ajouté une source aux précédentes, chaque fois plus performante — vent, eau, bois, charbon, pétrole. Le gaz et le nucléaire sont plus compliqués à manipuler, l'éolien et le solaire moins denses : pour la première fois la série descend, d'où une transition « vers des énergies globalement moins confortables ». L'empilement plutôt que la substitution est aussi le constat de l'historien Jean-Baptiste Fressoz (Sans transition, 2024).
« Ce que nous avons fait historiquement, c'est d'empiler les énergies les unes sur les autres, et la dernière énergie à laquelle on a recours est toujours celle qui est la plus performante. […] Depuis le pétrole, les énergies auxquelles on passe derrière sont plutôt des énergies de compensation que des énergies d'augmentation. Le gaz, c'est un peu plus compliqué à manipuler que le pétrole, le nucléaire c'est un peu plus compliqué à manipuler que le pétrole, et l'éolien et le solaire, en fait, c'est un retour aux temps anciens »
Le mécanisme qu'il place derrière le déni : une vie urbaine ne montre ni les champs, ni les usines, ni les machines dont dépend son abondance. Six minutes plus loin, il en tire une prédiction : quand la quantité de pétrole disponible baissera, « très peu de gens feront le lien » entre ce qu'ils vivent et sa cause énergétique. C'est sur ce défaut de compréhension qu'il bâtit, en fin d'entretien, le scénario qu'il redoute : des gens pris au dépourvu, en quête de boucs émissaires.
« On s'en rend pas compte parce que les urbains que nous sommes, on vit dans des endroits d'où la réalité physique ne nous parvient plus. […] Les esclaves énergétiques sont en dehors des villes, ils sont loin, ils sont dans les champs, et en fait on ne se rend pas compte du fait que l'énergie se cache derrière toute notre abondance matérielle d'aujourd'hui, parce que les machines qui travaillent pour nous, l'essentiel d'entre elles sont pas visibles au quotidien. »
Il récuse d'emblée la croyance selon laquelle un pétrole qui se raréfie verrait son prix monter sans fin. Le constat qu'il y adosse demande une réserve : l'AIE relevait en 2018 que les coûts amont des projets conventionnels avaient baissé d'environ 30 % entre 2014 et 2017. Quatre minutes plus loin, il en tire le bouclage qu'il défend encore en 2026 (analyse FIGURES de ce dossier) : moins de pétrole, donc moins de transport et de PIB, donc un prix « de plus en plus imprévisible » plutôt que croissant — la position que l'analyse PaduTeam du dossier lui prête à tort, comme un spectateur l'y relève.
« Quand une denrée devient rare, ce qui augmente indéfiniment, c'est les investissements nécessaires pour aller chercher une unité supplémentaire de la denrée en question. Donc si le pétrole devient rare, la façon dont ça se matérialise, c'est que les investissements pour faire sortir un baril supplémentaire de terre ont tendance à augmenter de façon extrêmement forte, et c'est bien ce qu'on constate depuis 15 ans. »
Exact, au mot près : le World Energy Outlook 2018 de l'Agence internationale de l'énergie écrit, page 45, que la production mondiale de brut conventionnel « a culminé en 2008 à 69,5 millions de barils par jour » et qu'elle a reculé depuis d'environ 2,5 millions. L'édition 2010 du même rapport situait ce sommet en 2006 : la date bouge avec les révisions de données, pas le constat. La hausse ultérieure de la production totale est venue pour l'essentiel du non conventionnel nord-américain, ce qu'il détaille juste après.
« La production de pétrole dit conventionnel est donc passée par un pic en 2008, pic mondial, et c'est pas moi qui le dit, c'est l'Agence internationale de l'énergie. »
Il fait du nombre d'humains la première variable, exemple à l'appui : cinq millions de conducteurs de SUV ne poseraient ni problème de ressource ni problème de climat. L'identité de Kaya, qu'il enseigne, en fait pourtant un facteur parmi quatre, avec la richesse par habitant, l'énergie qu'elle requiert et le carbone de cette énergie ; et les émissions suivent d'abord le revenu : en 2019, les 10 % les plus émetteurs de la planète en produisaient 48 %, la moitié la moins émettrice 12 % (World Inequality Lab). C'est ce cadrage que l'analyse PaduTeam de ce dossier accuse d'ouvrir la voie à des solutions réactionnaires.
« La raison pour laquelle on a épuisé le pétrole aussi vite, c'est parce qu'on est très nombreux à en consommer. Si on était cinq millions de consommateurs sur terre pour tous rouler en SUV pendant très, très longtemps, ça ne poserait aucun problème ni de disponibilité de la ressource ni de changement climatique. Donc on a un sujet démographique, il faut jamais oublier, qui est en général la première variable quand on réfléchit à l'avenir. »
Les parts qu'il donne de mémoire sont celles de l'AIE pour 2019, dernière année publiée à la date de l'entretien : pétrole 30,9 %, charbon 26,8 %, gaz 23,2 %, soit 80,9 % de fossiles, plus 9,4 % de biomasse et de déchets. Seul le partage du reste « en trois tiers » dépend de la convention : l'AIE compte pour le nucléaire la chaleur produite dans le réacteur, ce qui le fait peser deux fois plus que l'hydraulique ou l'éolien et le solaire. En 2024, pétrole, gaz et charbon battaient encore chacun un record de consommation (AIE).
« Le mix énergétique mondial aujourd'hui, c'est que vous avez en gros un tiers de pétrole dans le mix mondial, vous avez un gros quart de charbon, doit être à 28 %, quelque chose comme ça, […] on a un petit quart de gaz, à 23 % de mémoire, […] ça fait à peu près 80 %. Donc 80 % de l'énergie mondiale, c'est des combustibles fossiles. »
Sa réponse à la question du mix idéal est un arbitrage, pas une technologie. Il y arrive par addition : il vient de passer en revue ce que les raffineurs tirent du brut — bitume, lubrifiants, fioul des navires, carburants, naphta des plastiques et des fibres synthétiques —, trouve à chaque usage un substitut plus ou moins praticable, et conclut que c'est le total qui ne passe pas : remplacer le pétrole « nous conduira nécessairement à consommer moins de trucs et de bidules ».
« Si vous voulez survivre longtemps en n'étant pas exigeant sur le niveau de consommation, le mix idéal, c'est nucléaire, hydraulique, nouvelles énergies renouvelables en gros. Si vous voulez vivre vite, selon le titre de cet excellent film de Carlos Saura, c'est-à-dire profiter tant que ça passe et puis ensuite on verra bien, le mix actuel est parfait. […] Ce qui va être très compliqué à avoir, c'est à la fois le mix qui pue pas, qui pollue pas et dont on puisse se servir éternellement tout en gardant le niveau actuel de consommation. Celui-là, en fait, il n'existe pas. »
Il concède l'essentiel : la part du nucléaire dans l'électricité mondiale a reculé, de 17,5 % en 1996 à 10,1 % en 2020. Sur le point qu'il met en doute, le rapport cité par l'intervieweuse disait vrai : en 2020, les renouvelables hors hydraulique ont pour la première fois produit plus que le nucléaire dans l'Union européenne — biomasse comprise, l'éolien et le solaire seuls pesant un cinquième contre un quart. Ce rapport est dirigé par Mycle Schneider, fondateur de l'agence d'information antinucléaire WISE-Paris, ce qui n'ôte rien à ces chiffres. La relance annoncée est venue : fin 2023, plus de vingt pays s'engageaient à tripler le nucléaire mondial.
« Je ne crois pas que le nucléaire soit en perte de vitesse dans le monde aujourd'hui. Il est en perte de vitesse en Europe, ça c'est très clair. Dans le monde, je suis pas du tout sûr que ce soit le cas. »
Le constat de départ est juste : un réacteur est plus long et plus compliqué à construire qu'une éolienne. Sur le rythme, les années suivantes vont contre son pari : en 2025, la production solaire mondiale a crû de 636 TWh en un an, l'éolien et le solaire ont couvert 99 % de la hausse de la demande d'électricité et les renouvelables ont dépassé le charbon (Ember). Reste la question qu'il pose sur le système — pilotage et stockage —, que ces chiffres ne tranchent pas. C'est l'argument du rythme que lui oppose l'analyse PaduTeam de ce dossier.
« Ce qui est sûr, c'est que de faire un réacteur, c'est beaucoup plus long que de faire une éolienne, et c'est beaucoup plus compliqué que de faire une éolienne. Donc dans la diffusion des énergies renouvelables, on a l'impression qu'on va vite parce que pour rajouter un objet, ça va assez vite, mais en fait, si on veut transformer le système dans son ensemble, c'est pas sûr du tout que ça ira plus vite. »
L'ordre de grandeur est juste, le multiple un peu forcé. Global Energy Monitor recensait environ 2 100 GW de centrales à charbon en service dans le monde fin 2021, contre 61,4 GW pour les 56 réacteurs français après la fermeture de Fessenheim : un rapport de 34, pas « quasiment 40 ». Sa conclusion n'en dépend pas. Depuis, le parc n'a pas cessé de croître — 97 GW mis en service en 2025, deuxième niveau jamais atteint —, même si la production au charbon a reculé cette année-là de 0,6 %, déplacée par l'éolien et le solaire.
« Des centrales à charbon, pour vous donner un ordre de grandeur, vous en avez un peu plus de 2 000 gigawatts installés. […] Donc on a quasiment 40 fois plus de centrales à charbon dans le monde que nous avons de centrales nucléaires en France. C'est clair que de remplacer ça par du nucléaire en 30 ans […] c'est pas envisageable. »
Interrogé sur l'essai chinois, il détaille le principe du réacteur à sels fondus : un combustible dissous dans un bain de sels, un fonctionnement à pression ambiante, une réaction qui s'arrête d'elle-même en cas de fuite, et la surgénération qui rend le thorium utilisable. Le verrou qu'il désigne est chimique : retirer en continu les produits de fission du bain. Le prototype de Wuwei, 2 MW thermiques, venait d'être achevé en août 2021 ; il a divergé en octobre 2023, reçu du thorium en octobre 2024, et ses exploitants ont annoncé en 2025 les premières données de conversion du thorium en uranium.
« Les difficultés pour ce réacteur, c'est des difficultés qui viennent de la chimie, c'est des difficultés d'ordre chimique, c'est pas des difficultés qui sont d'ordre technologique. Pour en faire un qui marche quelques années, ça on sait que ça marche. »
Le passage qui donne son titre à la vidéo. Il l'oppose à l'idée que le nucléaire dispenserait de sobriété : même avec un parc augmenté, le monde qu'il décrit renonce à la voiture pour chaque ménage, presque à l'avion, en partie à la viande. Il doute que la majorité « ait compris que c'était ça la réalité ». Relancé plus loin comme s'il ne proposait que du nucléaire, il corrige : « la première chose qu'il fallait faire, c'est de se mettre au régime ».
« Si on veut préserver une petite partie du confort moderne, il va nous falloir beaucoup de sobriété mais aussi plus de nucléaire qu'aujourd'hui. […] On va quand même être beaucoup, beaucoup plus sobre qu'aujourd'hui. C'est quand même un monde dans lequel il y a pas une voiture par ménage, c'est quand même un monde dans lequel les gens prennent quasiment plus l'avion, c'est quand même un monde dans lequel on mange moins de viande, c'est quand même un monde dans lequel on fait pas construire autant qu'aujourd'hui, c'est quand même un monde dans lequel les objets au supermarché coûtent beaucoup plus cher qu'aujourd'hui, et c'est même en augmentant le nucléaire. »
Le plan France 2030, présenté le 12 octobre 2021, consacre un milliard d'euros aux petits réacteurs modulaires. Il le rapporte à l'effort de recherche ordinaire d'une filière de près de 50 milliards de chiffre d'affaires, et lui oppose l'abandon d'Astrid, le démonstrateur de quatrième génération — décidé en août 2019, deux ans plus tôt et non « six à huit mois ». Ce qu'il réclamait, un objectif qui cesse de changer, est venu ensuite : six EPR2 annoncés en février 2022, puis la loi du 22 juin 2023, qui supprime la cible de 50 % de nucléaire en 2035 et le plafond de 63,2 GW.
« Ce qu'il a annoncé fait pas de mal, mais ça ne remplace pas la disposition essentielle sur laquelle il a été — je sais pas si je dois dire amateur, dilettante ou flou —, qui est de donner au nucléaire un cadre stable à l'horizon de quelques décennies, parce qu'en fait la filière a tout à fait les moyens d'investir sur fonds propres à partir du moment où on lui donne un cadre sécurisant sur quelques dizaines d'années. »
Le mécanisme est celui des études de référence : un réacteur se paie d'avance, donc surtout en intérêts. Selon l'AIE et l'Agence pour l'énergie nucléaire (2020), le mégawattheure d'un réacteur neuf coûte de 27 à 61 dollars avec un taux de 3 %, et de 57 à 146 dollars avec un taux de 10 % — l'écart qu'il décrit entre 40-50 euros et 150. Il en tire que le nucléaire « doit être géré de manière publique ». C'est le montage retenu en mars 2025 pour les six EPR2 : un prêt bonifié de l'État couvrant au moins la moitié du coût de construction.
« Les gens qui vous donnent l'argent, donc les actionnaires, les banquiers qui vous donnent l'argent pour construire cet EPR, vous fournissent cet argent à condition qu'ils soient rémunérés à 10 % par an : ça va vous coûter 80 milliards de plus sur la durée de vie de l'EPR que si ces gens-là acceptent que leur argent soit rémunéré 2 % par an. […] La différence entre les deux, c'est les actionnaires et les banquiers qui raflent la mise. »
Pour la chaleur, sa distinction est exacte : quand une rivière est trop chaude, EDF baisse ou arrête des réacteurs pour respecter des seuils de température fixés pour la faune aquatique, non pour la sûreté. Ces pertes ont représenté 0,3 % de la production nucléaire en moyenne selon EDF, mais la contrainte grandit : le 26 juin 2026, 8,7 % de la puissance installée était ainsi indisponible. Elle ne vaut pas pour tous les extrêmes climatiques : l'inondation du Blayais par la tempête de décembre 1999 a été classée incident de niveau 2 et a fait revoir la protection des dix-neuf sites.
« Ce que vous avez évoqué, par exemple sur le refroidissement des centrales, c'est pas dangereux au sens où ça risque de la faire péter, c'est ennuyeux au sens où ça vous obligera éventuellement à la mettre à l'arrêt. Donc les gens confondent la disponibilité avec la sécurité, mais vous pouvez avoir un truc qui n'est pas disponible et pour autant ce n'est pas dangereux. »
La comparaison tient, l'image force le trait. Le rapport Europe's Dark Cloud (HEAL, CAN Europe, WWF, Sandbag, 2016) chiffrait à 1 380 les décès prématurés dus au charbon en France en 2013, centrales voisines comprises, et à 2 490 ceux que le charbon allemand causait hors d'Allemagne ; le nucléaire civil français n'a causé aucun décès attribué aux rayonnements. Mais ces centrales ne font pas les épisodes hivernaux : Airparif impute 2 % des particules franciliennes aux centrales thermiques, et le pic de mars 2014 tenait surtout aux nitrates d'origine agricole et routière (CNRS).
« Le nucléaire est dangereux surtout parce qu'on en parle beaucoup. Vous avez des tas de trucs dont on parle pas et qui sont beaucoup plus dangereux dans les faits : par exemple, il y a beaucoup plus de Français qui meurent à cause des centrales à charbon allemandes qui nous envoient des nuages de particules fines tous les hivers qu'à cause du nucléaire. »
Le bilan radiologique qu'il avance est celui de l'UNSCEAR, le comité scientifique de l'ONU, qui ne relevait en mars 2021 aucun effet sanitaire documenté chez les habitants directement attribuable aux rayonnements — conclusion contestée par des chercheurs japonais sur les cancers de la thyroïde de l'enfant. Le Japon a toutefois reconnu en 2018 le décès d'un ancien ouvrier de la centrale par cancer du poumon lié à l'exposition. Et « perdre la centrale » laisse de côté plus de 100 000 évacués, 2 313 décès liés à l'évacuation recensés en 2020, et un coût estimé en 2017 à 22 000 milliards de yens, environ 190 milliards de dollars.
« Vous avez eu trois accidents majeurs dans le monde en ce qui concerne le nucléaire, deux ont fait zéro mort : Three Mile Island et Fukushima ont fait zéro mort à cause du surplus de rayonnement. Zéro. Donc c'est emmerdant, vous avez perdu la centrale dans les deux cas de figure, vous avez fait une croix sur un truc à 7 milliards d'euros »
Ses deux ordres de grandeur tiennent. L'Andra recensait fin 2019 4 090 m³ de déchets de haute activité — 0,2 % du volume des déchets radioactifs, mais 94,9 % de leur radioactivité —, soit une piscine olympique et demie ; s'y ajoutent 42 700 m³ de moyenne activité à vie longue, promis eux aussi au stockage profond Cigéo. Son calcul de coût se refait : 25 milliards d'euros, le chiffre fixé par l'État en 2016, rapportés à quarante ans de production font environ 0,16 centime par kilowattheure, 2 à 3 % de son prix. L'État l'a relevé à 33,4 milliards en avril 2026.
« La totalité des déchets très emmerdants, c'est-à-dire à haute activité à longue durée de vie, qu'on a faits depuis le début du parc nucléaire français, ça tient dans un gymnase, dans une piscine olympique, comme vous voulez. »
Sa proposition part de ce qu'il tient pour le vrai défaut du nucléaire actuel — ni les déchets ni la sûreté : l'uranium 235, seule part fissile de l'uranium naturel, ne suffirait pas à un nucléaire durable, même pour remplacer une partie du charbon mondial ; d'où la surgénération, qui valorise aussi l'uranium 238 ou le thorium. Depuis, la jonction a été engagée, avec six EPR2 annoncés en février 2022, mais pas l'accélération : en mars 2025, le Conseil de politique nucléaire renvoyait la fermeture du cycle et les réacteurs à neutrons rapides à « la deuxième moitié du siècle ».
« La bonne politique nucléaire en France consisterait à accélérer très rapidement sur la quatrième génération, mais ça va pas demander 1 milliard sur 10 ans, ça va demander plutôt de l'ordre de quelques milliards par an sur la quatrième génération, de prolonger autant que faire se peut le parc actuel, d'utiliser des EPR pour boucler jusqu'à l'arrivée de la quatrième génération, et derrière de déployer la quatrième génération. »
Relancé sur l'effondrement, il refuse le mot : sans contenu normatif, chacun y met sa durée, son étendue et sa gravité. Il annonce plutôt des processus « difficiles à vivre s'ils ne sont pas anticipés et gérés au mieux ». Son exemple de la dictature où « tout le monde mange à sa faim » n'est pas gratuit : en fin d'entretien, il décrit une contraction énergétique qui prend les gens au dépourvu, en quête de boucs émissaires, et porte des dictateurs au pouvoir — la crainte qu'il développe encore en 2026 (analyse LIMIT de ce dossier).
« Est-ce qu'on appelle effondrement, par exemple, le fait que les retraites deviennent tellement chiches que vous soyez obligé de garder vos parents chez vous ? […] Je me méfie beaucoup des mots-valises, donc effondrement, je voudrais pas que ça en devienne un. […] Est-ce que si on arrête d'être en démocratie pour être en dictature avec tout le monde qui mange à sa faim, c'est un effondrement ou ce n'est pas un effondrement ? »
Il juge la politique climatique française « essentiellement inexistante » : des déclarations, peu d'actes, le climat ne passant jamais en premier dans les décisions ordinaires. Le triangle de Gonesse est son exemple : le 7 mai 2021, Jean Castex y confirmait l'urbanisation de la zone d'aménagement « dans les mêmes dimensions que prévu », présentée comme un pôle d'agriculture de proximité, la partie nord restant sanctuarisée. Une semaine avant la mise en ligne, le tribunal administratif de Paris enjoignait à l'État de compenser d'ici fin 2022 les 15 millions de tonnes de CO₂ émises au-delà de son premier budget carbone.
« Les décisions de la vie de tous les jours, quand elles sont prises, elles ne sont pas prises avec une hiérarchie des objectifs qui fait passer climat avant tout le reste. En général, le climat, c'est la dernière roue du carrosse. […] C'est un peu ce que Castex avait déclaré à propos du triangle de Gonesse, là, en disant on va préserver l'environnement : donc en gros, ça veut dire juste mettre du béton sur la moitié de la surface. »
Le mécanisme qu'il oppose aux bilans d'action climatique, exemples à l'appui. La baisse de la viande a commencé, dit-il, avant que le discours climatique ne s'en empare ; la consommation de carburant a plafonné au début des années 2000 avec l'approvisionnement pétrolier du pays, et la part des SUV a bondi dès que le pétrole de schiste l'a desserré ; les émissions industrielles reculent en partie par désindustrialisation. Il reprend à son compte le constat de Greta Thunberg : on ne fait pas « pas assez », on ne fait rien.
« Ce que vous constatez en fait, c'est que quand il y a quelque chose de bon pour le climat qui se passe dans notre pays, très souvent ce n'est que la conséquence involontaire d'un comportement dont le déterminant est à chercher ailleurs. Par exemple, les gens qui mangent un peu moins de viande, la première raison n'est pas climatique : ça peut être pour des raisons de souffrance animale, ça peut être pour des raisons de santé »
Son diagnostic de l'inaction est d'abord un défaut de compréhension, et une asymétrie : le GIEC centralise la science du climat, rien d'équivalent n'existe pour l'énergie — le rôle des machines dans la production économique, la durée de vie d'un puits de pétrole. L'anecdote vise un public de journalistes, qu'il range parmi les décideurs parce qu'ils façonnent l'opinion ; politiques et dirigeants, ajoute-t-il, ne l'ont pas davantage lu. Il annonce dans la foulée la sortie, quinze jours plus tard, du Monde sans fin avec le dessinateur Christophe Blain — le livre le plus vendu en France en 2022.
« Le GIEC a fait le tour de force de rendre l'information nécessaire sur le climat disponible en un seul endroit, mais vous n'avez pas d'information sur l'énergie. Donc le rôle que jouent les énergies dans la structuration du monde moderne, vous trouverez pas ça dans les rapports du GIEC. […] Je leur ai demandé qui avait lu le résumé pour décideurs du dernier rapport du GIEC : il n'y a pas une main qui s'est levée. […] Donc en fait, c'est un résumé pour décideurs qui n'est pas lu par les décideurs. »
Invité à se projeter ministre en 2022, il décline : l'énergie étant « systémique », le levier est à l'Élysée, et un président n'applique que ce sur quoi il a été élu — il prend l'exemple d'Éric Zemmour annonçant, une fois élu, l'inverse de son programme. D'où le Plan de transformation de l'économie française du Shift Project, offert comme programme de campagne aux candidats. La Convention citoyenne pour le climat ? « Une très bonne initiative », sans « martingale ». Cinq ans plus tard, il agit en amont, sur la population elle-même, par une assemblée de 150 citoyens tirés au sort (analyse LIMIT de ce dossier).
« Ce qui existe dans le pays dans lequel on est, c'est qu'un président se fasse élire sur un programme qui est un programme qui permet d'approcher ce que j'ai évoqué de façon globale, cohérente. Voilà, ça, ça peut arriver. Mais avoir un président qui se fasse élire sans en parler et qui derrière, tout d'un coup, serait frappé par la grâce parce qu'il aurait bu une bouteille de vin avec moi, je n'y crois pas une seconde. »
Premier chapitre du plan du Shift Project qu'il déroule à grands traits : moins de bovins, mais nourris à l'herbe et sans soja, des céréales cultivées moins intensivement, du carbone remis dans les sols, l'agroforesterie, et des prédateurs naturels plutôt que des produits phytosanitaires. Il ne dit pas ce que la division du cheptel coûterait aux éleveurs ; il y joint seulement, « malgré ce que je viens de dire », plus d'actifs agricoles et non moins.
« Sur l'agriculture, en gros, il faut diminuer le cheptel bovin d'un facteur 2 […] et il faut, malgré ce que je viens de dire, faire rentrer plus de monde dans l'agriculture. Ça veut dire que pour les bovins qu'on élèvera toujours, il y aura un cahier des charges qui sera beaucoup plus sympa avec l'environnement, donc pâturages, pas de soja »
Le mécanisme derrière sa proposition de « dégonfler les grosses villes », à l'horizon du siècle et non du mandat : une agglomération qui ne produit presque rien de ce qu'elle consomme dépend du transport longue distance, donc du pétrole. Son chiffre est même généreux : selon une étude de 2017 reprise par des chercheurs d'AgroParisTech, 2 % seulement des produits alimentaires consommés en Île-de-France sont locaux, et 0,6 % dans la Métropole du Grand Paris ; la région n'aurait que cinq à sept jours d'autonomie en cas de crise.
« Il faut dégonfler les grosses villes. Alors ça, c'est pas pour le mandat qui vient, c'est pour le siècle qui vient, parce que les grosses villes ne sont pas durables dans un monde à l'énergie contrainte. […] On a zéro autonomie dans l'agglomération parisienne, l'Île-de-France fait pousser 6 % de ce que mangent les Franciliens, […] donc dans un monde dans lequel il y a moins de pétrole, donc moins de transport longue distance, l'agglomération parisienne à terme est condamnée à s'asphyxier et va mourir d'embolie. Alors pas dans les dix ans qui viennent, mais dans les siècles qui viennent »
Sur la courbe, il a raison : les émissions mondiales ont monté presque sans interruption depuis la première COP, en 1995, leurs seuls reculs notables tenant à des crises — 2009, 2020 —, et le CO₂ fossile a encore battu son record en 2025, à 38,1 milliards de tonnes. Mais le rythme a changé : la croissance des émissions de CO₂ est tombée à 0,3 % par an sur la dernière décennie, contre 1,9 % la précédente, et le Climate Action Tracker ramène le réchauffement attendu des politiques en place de 3,6 °C en 2015 à 2,6 °C. L'effet des COP se lit dans les trajectoires, pas encore dans la courbe.
« Jusqu'à maintenant, quand vous regardez comment ont évolué les émissions de gaz à effet de serre dans le monde, vous ne voyez strictement aucune inflexion liée à une COP particulière. […] On retiendra de la COP26 ce que les médias en retiendront, qui n'aura pas nécessairement de lien avec l'importance réelle […]. Faut pas compter dessus. »