Grand entretien avec Matthieu Pigasse | #Amfis2026
Grand entretien d'une heure vingt-cinq aux universités d'été de La France insoumise, publié par le mouvement. Format question-réponse à deux voix, et la source ne désigne donc pas un orateur unique : chaque insight nomme qui parle. Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, mène l'entretien et intervient régulièrement dans le débat ; Matthieu Pigasse, banquier d'affaires — il a dirigé chez Lazard le conseil aux États souverains et a conseillé la Grèce pendant la crise de sa dette — et président du groupe Combat, propriétaire de Radio Nova et des Inrockuptibles, répond et occupe l'essentiel du temps de parole. Pigasse n'est ni élu ni membre d'un parti : il n'est jamais rattaché ici à La France insoumise, qui n'apparaît comme acteur que lorsque le propos engage réellement le mouvement. C'est la configuration qui fait l'intérêt de la source — un banquier d'affaires invité par LFI vient dire devant sa salle que son programme économique est applicable, et décrit de l'intérieur des mécanismes financiers qu'il a lui-même pratiqués. L'échange suit les trois temps annoncés en ouverture : économie et finances, bataille culturelle et médias, questions écrites de la salle. La transcription automatique déforme régulièrement les noms propres (« Guyeille » pour Guy Abeille, « NICAP » pour Kneecap, « Recansenne » pour Rock en Seine, « ces news » pour CNews) et écrit systématiquement « SMIG » pour SMIC : ces corrections manifestes sont faites dans les citations, jamais la grammaire de l'orateur.
Première phrase de l'entretien, et sa clé : l'invité vient certifier, depuis la place qu'il occupe, la faisabilité du programme de ses hôtes plutôt que la contredire. Il annonce les trois terrains sur lesquels il le démontrera — dette et financement, SMIC et pouvoir d'achat, retraites. La transcription automatique rend « vous, LFI » par « vous les filles » : le passage est à réécouter avant validation.
« si j'ai un message à faire passer aujourd'hui, il est très simple et très court. Je pourrais le faire en une phrase et partir. […] ce que vous dites, vous, LFI, c'est possible. Au sens économiquement ça a du sens et c'est possible. »
Le chiffre tient, et il est même prudent : le rapport 2026 d'Oxfam France établit que les 53 milliardaires français pèsent autant que 32 millions de personnes, la moitié du pays — a fortiori les 500 premières fortunes. C'est le premier des trois constats dont Pigasse tire un « besoin de radicalité ». Il écorche au passage son ordre de grandeur — « 100 millions de pauvres » — avant de se corriger par le bon chiffre : 15 % de Français sous le seuil de pauvreté, soit 9,8 millions de personnes en 2024 selon l'Insee.
« Les 500 Français les plus riches possèdent autant que les 30 millions de Français les plus pauvres. Ça, c'est inacceptable. »
Il qualifie la situation de « prérévolutionnaire » et de « moment de bascule », et articule les deux moitiés de son diagnostic : la concentration des richesses produit des privilèges de type féodal, et le régime politique qui les accompagne concentre la décision en un point. Le vocabulaire — privilèges, cour, Versailles — est celui de 1789, employé ici par un banquier d'affaires.
« on est dans un système proche d'un système féodal avec des privilèges résultant de ces inégalités et […] un régime politique que moi je vais qualifier de monarchie technocratique agonisante. La monarchie technocratique, c'est un seul homme qui décide de tout au-dessus de tout le monde, sans rendre de comptes à personne, entouré d'une cour de technocrates qui cherchent des positions […] et puis qui se réunit régulièrement à Versailles dans la galerie des glaces. Voilà, ça c'est plus possible. »
Le reproche vise la gauche dite de gouvernement sans la nommer ici ; Pigasse la désignera quinze minutes plus tard, en relevant que « même le Parti socialiste » ne partage pas la nécessité d'augmenter le SMIC et en racontant une discussion publique avec des membres de Place publique où on lui a opposé « le réel » (22:03). Sa réponse est la même : « le réel, c'est ce qu'on en fait. »
« la gauche qui se dit gauche de gouvernement et qui dit mais attention il faut pas dire n'importe quoi, il faut pas faire n'importe quoi parce que on exercera, ils pensent qu'ils exerceront les responsabilités et donc il faut qu'on soit responsable. Cette gauche-là à mon sens se trompe totalement. […] C'est pas le réel qui doit s'imposer à nous. C'est à nous de nous imposer au réel. »
C'est la charpente de l'entretien : Pigasse traite la bataille culturelle comme un champ qui inclut l'économie, et ces trois formules comme des dispositifs de fermeture plutôt que comme des constats. Il le dira plus loin : « c'est typiquement un instrument de domination idéologique » (10:54). Le mécanisme vaut au-delà du sujet — une contrainte présentée comme technique n'a plus à être discutée politiquement.
« Une des représentations du monde en matière économique fondamentale, c'est de dire attention, on peut rien faire. On peut rien faire parce qu'il y a un mur de la dette. On peut rien faire parce qu'il y a une bombe des retraites et on peut rien faire parce que si on touche au pouvoir d'achat ou au SMIC, il y a un sujet de compétitivité. »
Les deux termes se vérifient. L'Insee mesure la dette publique à 115,6 % du PIB fin 2025 et le patrimoine économique national à 19 559 milliards d'euros fin 2024 : le rapport donne environ 17 %, un peu moins que les 20 % annoncés — l'écart joue contre son propre argument. Deux autres chiffres du même développement tiennent : la durée de vie moyenne de la dette négociable est de 8 ans et 163 jours au 31 juillet 2026 selon l'Agence France Trésor, et le taux de couverture des adjudications est passé de 2,1 en 2019 à plus de 3 en 2025 — le « trois à quatre fois » est au haut de la fourchette.
« L'actif national, c'est le patrimoine national. Quand vous rapportez un stock à un stock, c'est-à-dire la dette au patrimoine national, le ratio, le fameux ratio de 115 %, il tombe à 20 %. Et donc, il est tout à fait gérable sans aucune difficulté. »
Il valide sans réserve la proposition de Jean-Luc Mélenchon, à laquelle il dit avoir consacré un chapitre de livre dès 2020. La part avancée est du bon ordre : l'Eurosystème détient environ un cinquième de la dette française, Mélenchon parlant de 18 %. Manuel Bompard rappelle en posant la question que Le Nouvel Obs publie le jour même une tribune de plus de cinquante économistes pour l'annulation ou le gel de ces titres.
« La dette publique française par exemple qui est détenue par la Banque centrale, en l'occurrence la Banque de France ou la Banque centrale européenne, la BCE, peut être annulée comme l'a dit Jean-Luc sans aucun impact économique et sans aucun impact financier. Et donc il y a à peu près 20 % de la dette française qui est détenue par la BCE. »
Le mécanisme central de sa démonstration, tiré d'un précédent que personne ne conteste : un mois avant le Covid on expliquait qu'il n'y avait aucune marge de manœuvre, et l'État a émis 250 milliards de dette qu'a rachetés la BCE en créant la monnaie correspondante. Il en déduit que le même chemin reste ouvert pour financer de grands programmes d'infrastructure — « quand on veut, on peut ».
« Et en fait elle l'a financé comment cet achat ? Par de la création monétaire. Et donc les 250 milliards d'euros qui ont été injectés dans l'économie, c'est pas de la dette en réalité, c'est de la création monétaire. On a fait marcher la planche à billets et c'est ça qui a permis à l'économie française de tenir. »
Le point principal est solide : les décompositions de la BCE attribuent l'essentiel de la poussée de 2021-2023 au choc des prix de l'énergie et aux ruptures d'approvisionnement, et aucune relation établie ne relie les rachats de titres de 2020 à l'inflation qui a suivi — la zone euro est au contraire restée sous sa cible de 2 % pendant toute la décennie de rachats. Deux réserves sur l'exclusivité du « ce n'est que ça » : les prix de l'énergie montaient déjà fortement fin 2021, avant l'invasion, et la BCE a documenté une contribution importante des marges des entreprises en 2022-2023.
« ce qu'on a montré au moment du Covid, c'est qu'il y a pas eu d'inflation. […] cette inflation qui est née après, elle vient de la guerre en Ukraine et de la rupture des chaînes logistiques et des chaînes agricoles et alimentaires. Ce n'est que ça. »
L'histoire est exacte et documentée par l'intéressé lui-même : Guy Abeille, à la direction du Budget, a construit la règle des 3 % en 1981 pour encadrer la politique budgétaire du gouvernement de François Mitterrand. Le second chiffre tient aussi : les 60 % correspondent à l'ordre de grandeur de la dette moyenne des pays européens à la veille du traité. La réserve porte sur le « aucun raisonnement théorique » : les deux seuils sont cohérents entre eux — avec 5 % de croissance nominale, un déficit de 3 % stabilise la dette à 60 % du PIB —, justification produite après coup mais réelle.
« Le fameux 3 % de déficit, où on dit attention c'est très important. Je veux dire d'où il vient. C'est en fait l'invention d'un fonctionnaire français en 1981, c'est-à-dire bien avant Maastricht, qui est un fonctionnaire du ministère des finances qui s'appelle Guy Abeille. »
Le coordinateur de La France insoumise complète la démonstration de son invité par un argument de chronologie : si l'annulation devait produire de l'inflation, ce serait par la monnaie créée — or elle l'a déjà été au moment du rachat, sans effet. Congeler des titres déjà logés au bilan de la banque centrale n'en crée pas de nouvelle. Il ajoute que la vraie source d'inflation à venir est climatique.
« c'est au moment où la Banque centrale européenne a racheté sur le marché privé des titres de dette que la création monétaire a eu lieu. […] Cette inflation, elle aurait dû avoir lieu au moment où ces titres de dette ont été achetés. Or, tu l'as dit, elle n'a pas eu lieu. »
Le chiffre et sa qualification sont exacts : la commission d'enquête du Sénat de juillet 2025 évalue à 211 milliards d'euros pour 2023 les aides publiques aux entreprises au sens large, et conclut qu'elles ne sont ni transparentes ni suffisamment conditionnées et évaluées. Une précision de périmètre manque : la commission n'en retient que 108 comme aides au sens strict. Les niches fiscales sont proches de son ordre de grandeur — environ 450 pour près de 90 milliards —, mais les 140 milliards de bénéfices du CAC 40 correspondent à 2023-2024 : le cumul est tombé à 97 milliards en 2025.
« les aides publiques aux entreprises. Je rappelle qu'il y a un rapport du Sénat qui les a chiffrées à 210 milliards d'euros et qui a expliqué que ces aides ne sont pas vraiment recensées. C'était le premier travail de recensement qui a été fait. Elles sont pas contrôlées et elles sont pas conditionnées. »
Les deux affirmations principales sont exactes et même prudentes : le salaire minimum espagnol est passé de 735,90 euros en 2018 à 1 221 euros en 2026, soit environ +66 %, et l'Espagne a crû de 3,5 % en 2024 puis 2,8 % en 2025, plus du double de la moyenne de la zone euro. Une erreur de date : la hausse spectaculaire de 22 % est de 2019, pas de 2022, où la revalorisation fut d'environ 3,6 %. Le second exemple tient en revanche — l'Allemagne, économie exportatrice, a relevé son salaire minimum de près de 15 % en une fois en octobre 2022, de 10,45 à 12 euros.
« L'Espagne a augmenté son SMIC au cours des 7 dernières années, son salaire minimum d'à peu près 60 %. Et en 2022, elle a augmenté de 20 %. Quelle a été la conséquence économique ? Bah, je vais vous dire, le moteur de la croissance en Europe, c'est l'Espagne. Le pays qui a la plus forte croissance en Europe, c'est l'Espagne. »
Il ne dit pas que le coût du travail est indifférent : il dit que le terrain sur lequel la France peut gagner n'est pas celui-là, et qu'y ramener le débat revient à choisir une compétition perdue d'avance. L'écart qu'il cite est exact : 12,31 euros brut de l'heure en France contre 13,90 en Allemagne, et 14,60 outre-Rhin en janvier 2027 — dans un pays dont l'économie repose sur les exportations.
« la compétitivité pour un pays comme le nôtre ou comme pour l'Allemagne ou comme pour l'Espagne, la compétitivité mondiale, elle se joue pas sur le SMIC. Jamais on gagnera cette compétition à bas coût contre des pays comme la Chine, l'Inde ou le Vietnam. Nous en fait, notre industrie c'est une industrie non pas quantitative mais qualitative. Ça se joue sur l'innovation, la recherche, la qualité de la production qui est la nôtre. »
Les trois chiffres sont ceux du rapport annuel du Conseil d'orientation des retraites de juin 2025, et ils sont exacts : le système, base et complémentaires, affiche un déficit de 1,7 milliard d'euros en 2024, soit 0,1 point de PIB ; le solde se dégrade à 0,2 point à l'horizon 2030 ; il atteint 1,4 point en 2070 dans le scénario de référence. Sa conclusion — « d'ici 2070, c'est un point de PIB en plus » — est l'arithmétique exacte de ces projections. Il en déduit qu'il n'y a « pas d'autre solution que l'abrogation » de la réforme de 2023.
« ça fait des décennies qu'on entend cette expression de bombe des retraites et en fait, elle n'a jamais explosé. Et pourquoi elle a jamais explosé ? Ben parce que je vois pas très bien où est la bombe. Si on regarde le déficit du régime d'assurance vieillesse aujourd'hui même, c'est 0,1 % du PIB. »
La distinction est juste et le chiffre presque exact : la Deutsche Rentenversicherung mesure un âge moyen effectif de départ de 64,7 ans en 2024, contre environ 63 ans en France — un écart d'un an et demi, sans commune mesure avec celui que suggère la comparaison des âges légaux. Deux précisions manquent : l'âge légal allemand n'est pas encore de 67 ans mais y monte progressivement d'ici 2031, et les départs anticipés y sont assortis d'une décote. Le propos répond à la référence aux 67 ans que Manuel Bompard attribue à Édouard Philippe en posant la question.
« l'âge effectif de départ à la retraite en Allemagne, c'est 64 ans, c'est pas 67 ans […] il y a pas un décalage énorme. »
Deux des trois chiffres sont établis, et même prudents. La dette publique est passée d'environ 2 150 milliards d'euros fin 2016 à 3 460 milliards fin 2025, soit près de 1 300 de plus ; le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté est monté de 8,9 à 9,8 millions entre 2017 et 2024 selon l'Insee, à un taux record de 15,4 %. Le troisième ne tient pas : le PIB en volume a progressé d'environ 11 % sur la période, et de 8 % par habitant. Ce qui est documenté, et que le mot recouvre mal, c'est une croissance nettement inférieure à la moyenne européenne et un PIB par habitant qui décroche depuis trois ans.
« Le résultat des politiques de l'offre, tout ce que je viens de dire sur les cadeaux fiscaux aux plus riches, entreprises et particuliers, c'est trois choses. Zéro croissance. On est quasiment à zéro croissance cumulée si vous regardez sur les 10 ans de la présidence Macron. 1000 milliards de dettes en plus. […] 1 million de pauvres en plus sous la période Macron. »
Le grief vise le quinquennat précédent autant que le suivant, et complète la charge contre la « gauche de gouvernement » du début de l'entretien : des théories monétaristes des années 1970 appliquées par un exécutif socialiste. Il chiffre le CICE à « de l'ordre de 200 milliards ». Manuel Bompard avait introduit le sujet en rappelant la promesse de Pierre Gattaz, alors président du Medef : un million d'emplois.
« qui étonnamment ont été mises en place sous un gouvernement de gauche qui était celui de François Hollande, parce que le CICE, c'est ça le CICE, c'est une politique de l'offre. […] C'est des allègements de charges pour les entreprises non conditionnés, non contrôlés. Et ça a été, si vous voulez, c'est l'eau répartie sur le sable. Ça n'a servi à rien. »
Il prend soin de préciser qu'il ne dit pas cela pour faire plaisir à la salle, mais qu'il l'écrit depuis des années. Les trois contradictions qu'il énumère sont sociale, écologique et démocratique : la richesse produite n'est plus partagée ; le marché est incapable de mettre un prix sur les externalités négatives dont il promettait l'internalisation ; la concentration des richesses menace la démocratie.
« une des conclusions de tout ça, c'est qu'on est quand même sur un système économique, un modèle économique, un système capitaliste qui est en réalité à bout de souffle. […] En fait, le capitalisme, c'est devenu depuis des décennies court-termiste, financier et qui produit de l'hyperconcentration. Ce système, il n'est plus tenable. Ça ne fonctionne plus. »
C'est la charnière de l'entretien, et le mécanisme tient en une phrase : la fortune ne reste pas économique, elle s'échange contre la capacité de fixer ce qui se dit. Il revient à son image de féodalisme, posée trente minutes plus tôt, pour en faire un enchaînement — accumulation, privilèges, capture des instruments de formation de l'opinion. Toute la seconde partie de la discussion en découle.
« Il y a une hyperconcentration des richesses et qui s'aggrave, qui est intenable. […] avec des comportements de prédateurs des plus riches et un exercice du pouvoir et […] un danger qui pèse sur la démocratie compte tenu de cette hyperconcentration des richesses, et vous le voyez par exemple en matière culturelle ou en matière médiatique : la mainmise d'un certain nombre de grands groupes ou de milliardaires conservateurs réactionnaires sur les médias et sur la culture. »
C'est le seul point où le coordinateur de La France insoumise met son invité en difficulté, et il l'annonce : « je pique un peu ». Son argument est de méthode : modifier les traités suppose une majorité voire l'unanimité des États membres, ce qui revient à conditionner l'application d'un programme national à des victoires électorales ailleurs — d'où sa question sur le rapport de force et la désobéissance.
« Est-ce que faire l'Europe mieux, c'est pas la même chose que ce que dit par exemple le Parti socialiste depuis des années et des années en disant il faut l'Europe sociale, on va gagner les élections et vous allez voir, on va changer l'Europe tout seul ? Et à un moment, est-ce qu'il faut pas aussi acter, poser le principe d'une forme de rupture et de confrontation avec les règles européennes telles qu'elles sont aujourd'hui ? »
La comparaison avec la Réserve fédérale est exacte : celle-ci a un double mandat plaçant l'emploi maximal et la stabilité des prix sur le même plan, quand l'article 127 du traité donne à la BCE un mandat hiérarchique, les prix d'abord. Deux réserves : la BCE a bien un objectif secondaire, soutenir les politiques économiques de l'Union ; et la Banque d'Angleterre a elle aussi un mandat hiérarchique. Pigasse se déclare par ailleurs « européen convaincu » et cite deux autres chantiers : une Europe de l'investissement, et une politique de concurrence dont il dit avoir subi les effets.
« La BCE est en fait aujourd'hui, on le dit peu, mais probablement une des rares banques centrales dans le monde à n'avoir qu'un objectif d'inflation. C'est-à-dire que même la Fed américaine a un objectif de croissance et d'emploi. La Banque centrale d'Angleterre a un objectif de croissance et d'emploi. La Banque centrale européenne, pour des raisons historiques liées notamment au poids de l'Allemagne, n'a qu'un objectif d'inflation. »
C'est la réponse à la question posée sept minutes plus tôt, et elle referme le seul désaccord annoncé de l'entretien : l'européen convaincu accepte la désobéissance, présentée comme un moyen de renégociation et non comme une sortie. Le « je le dis devant vous, insoumis » signale qu'il mesure ce que la position engage venant de lui. C'est là qu'il choisit de raconter la restructuration de la dette grecque.
« Je suis évidemment un tenant du rapport de force et donc je pense qu'effectivement il faut jamais rien lâcher et qu'effectivement il faut appliquer nos propres règles. […] ces critères ne répondent plus à rien et la meilleure façon de faire changer les règles, c'est de dire : on les applique plus pendant un certain temps, on s'assoit autour d'une table, on crée du rapport de force et c'est comme ça qu'on fait changer les règles. J'ai absolument aucun doute et je le dis devant vous, insoumis. »
Le rôle qu'il décrit est établi : Lazard, dont il dirigeait le conseil aux États souverains, a conseillé le gouvernement grec à partir de 2009. Le passage vaut pour la définition concrète qu'il donne du défaut souverain — le moment où il dit avoir été compris est celui où il explique au premier ministre « vous ne pouvez plus payer vos fonctionnaires », c'est-à-dire un défaut technique, « comme une entreprise qui est en faillite ».
« Le gouvernement grec m'a appelé au moment où il était en faillite, au moment où il arrivait plus à faire face à ses obligations financières. J'ai donc vu d'ailleurs ce que c'est qu'un État en faillite. […] J'étais avec le premier ministre grec qui était Georges Papandréou qui n'arrivait pas à comprendre, parce qu'à l'époque ça n'était jamais arrivé en Europe, ce que c'était qu'un État en faillite. »
L'opération existe et c'est la plus grande restructuration souveraine jamais réalisée : en mars 2012, environ 200 milliards d'euros de titres grecs détenus par le privé sont échangés, avec une décote nominale de 53,5 %, soit 107 milliards effacés. Mais les 80 % dépassent toutes les estimations publiées : Zettelmeyer, Trebesch et Gulati chiffrent la perte en valeur actualisée entre 59 et 65 %, et écartent expressément les 75 % rapportés par la presse de 2012, qui reflétaient le prix de marché des titres neufs. Le « sans aucun dommage » ne tient pas non plus : 48,2 milliards ont servi à recapitaliser les banques grecques. Enfin Tsipras n'arrive au pouvoir qu'en 2015, trois ans après.
« tout le combat derrière que j'ai mené moi, mais avec le gouvernement grec de l'époque et notamment Tsipras, c'était de renégocier cette dette pour l'annuler. L'annuler. […] on a annulé 80 % de la dette grecque qui était détenue par qui ? Je vais pas vous poser la question, je vais vous le dire. Par des institutions financières. On a donc fait payer les institutions financières. […] On a fait abandonner 80 % de la valeur de ces créances aux grandes banques américaines ou européennes sans aucun dommage. »
La question est adressée à un propriétaire de médias qui vient de dénoncer la concentration médiatique, et Bompard la pose en s'excusant à moitié — « je veux pas cracher dans la soupe ». Elle porte la seule alternative de fond de la seconde partie : une réponse symétrique par la propriété, ou un changement de structure par le financement public et le pouvoir des salariés et des lecteurs.
« est-ce que face à l'extrême-droitisation d'un groupe comme Bolloré qui prend de plus en plus de poids dans la bataille culturelle et médiatique, pour le dire d'une manière un peu caricaturale : est-ce qu'on a besoin d'un banquier de gauche pour faire face à un milliardaire d'extrême droite, ou est-ce qu'on doit penser un système médiatique dans lequel il y a des financements publics à la création médiatique, dans lequel les usagers, les citoyens ont du poids dans leurs médias ? »
La formule justifie sa démarche médiatique, et il en tire trois leviers : déconstruire les récits adverses, proposer une alternative, l'incarner. Son exemple est le hors-série « Combat ! », publié en février 2026 par cinq rédactions — L'Humanité, Blast, StreetPress, Les Inrockuptibles, Radio Nova —, dont il dit qu'il devait être tiré modestement et s'est vendu à 100 000 exemplaires ; la presse faisait état au lancement d'un tirage de 50 000 puis d'une réimpression de 30 000.
« on peut avoir raison sur le fond mais perdre sur la forme. On peut avoir raison sur les faits mais perdre la bataille du récit. Et donc si on veut gagner la bataille électorale, bah il faut gagner cette bataille culturelle, c'est-à-dire gagner la bataille dans les têtes. »
Le phénomène est documenté : la cartographie tenue par Acrimed et Le Monde diplomatique établit que neuf milliardaires contrôlent 80 à 90 % des médias français. La réserve porte sur le décompte — neuf et non cinq — et sur le périmètre, ces pourcentages mesurant des parts de diffusion et d'audience et non un nombre de titres. Le second point qu'il développe est plus discriminant, et exact : la concentration n'est pas seulement horizontale mais verticale, Vincent Bolloré tenant à la fois des chaînes, une radio, un journal, l'édition, la distribution et le cinéma de la production à la diffusion.
« vous avez 5 milliardaires en France qui contrôlent à peu près, sans exagération, de l'ordre de 90 % des médias. 5 milliardaires contrôlent 90 % des médias. Ces 5 milliardaires sont des milliardaires réactionnaires et conservateurs. »
La proposition tire les conséquences du constat de concentration verticale : une règle qui plafonne le nombre de chaînes détenues ne voit pas un groupe qui tient la télévision, la radio, l'édition et la distribution. Il y ajoute un second chantier, en précisant qu'il ne le concerne pas : ces médias appartiennent à des groupes dépendants de la commande publique, notamment de défense, « avec donc une porosité grande ».
« le cadre législatif dans lequel s'exerce le contrôle des médias, il date de 1986, et 86, le monde a changé 1000 fois depuis. Et donc raisonner par exemple comme le fait la loi média par média — tu peux pas détenir plus de trois chaînes de télé —, ça n'a plus aucun sens. Il faut raisonner en puissance […] il faut regarder chaque groupe et regarder la puissance ce qu'on appelle informationnelle, c'est-à-dire la part de marché, l'audience cumulée, le nombre de médias, la nature de ces médias, comment ils s'articulent. »
C'est la réponse de fond à la question du « banquier de gauche » : il revendique pour Radio Nova une ligne « au service de la bataille culturelle pour les valeurs de gauche », et cite comme preuve d'indépendance ce que ses propres antennes disent de lui. La distinction lui sert à situer ce qu'il reproche à Vincent Bolloré, qui selon lui n'intervient pas dans la ligne mais « en permanence, en direct, dans la rédaction même ».
« Moi, je fais une distinction essentielle pour nous tous entre la ligne éditoriale d'un média et l'indépendance éditoriale. […] il est normal, naturel qu'un média ait une ligne éditoriale. Vous avez des journaux de droite, des journaux de gauche, c'est le pluralisme. […] En revanche, ce qui est fondamental, c'est l'indépendance éditoriale. »
L'objection porte sur le mécanisme et non sur le principe : Pigasse venait de citer la société des lecteurs du Monde, représentée au conseil d'administration aux côtés des actionnaires et des journalistes, comme modèle de contrepouvoir interne. Bompard répond que la capacité d'un salarié à s'opposer dépend de la sécurité de son contrat, et que la question du statut précède donc celle de la représentation.
« est-ce que ce contrepouvoir-là, il est pas un peu formel […] quand vous vous retrouvez dans une situation où le modèle économique de la presse s'appuie de plus en plus sur des journalistes qui n'ont pas de statut garanti, des pigistes, des gens qui sont en fait dans une précarité dans leur rapport à leur travail ? […] quand vous êtes un salarié, en dehors y compris de la presse, en sous-traitance, en intérim, en CDD, eh bien quand il faut rentrer dans une bataille ou dans un combat, bah vous avez pas la possibilité de le faire. »
Il précise prendre le risque de se faire des ennemis, « mais ils seront pas dans cette salle ». Le mécanisme est celui d'un soutien public qui amplifie la concentration qu'il devrait corriger : indexé sur les volumes diffusés, il va d'abord aux titres les plus diffusés, donc aux groupes déjà les plus puissants. Manuel Bompard fait aussitôt le rapprochement avec la politique agricole commune et ses aides à l'hectare.
« C'est la réforme des aides à la presse. Moi, je suis fasciné de voir que les aides à la presse, elles sont attribuées en fonction de la diffusion. Donc plus vous êtes gros, plus vous êtes riche. En général, plus vous êtes riche, plus vous êtes gros, plus vous avez des aides. C'est un système absurde. »
Le déplacement commande le reste : après vingt minutes sur la propriété des médias classiques, il affirme que « la vraie bataille » se joue là où s'informent les plus jeunes. Un journal a une rédaction, des choix et une responsabilité identifiable ; une plateforme a un tri automatique et opaque. Il veut réguler les algorithmes, mais aussi lever l'anonymat — et c'est là qu'il se sépare de ses hôtes : Manuel Bompard répond qu'il faut « en même temps protéger la liberté d'expression, la liberté du net ».
« qui décide de ce que vont voir les millions d'utilisateurs sur ces millions de posts qui ont été faits par vous, par moi ou par nous ? Ce sont les plateformes, et ce sont les plateformes à partir d'algorithmes. Qui connaît le fonctionnement de ces algorithmes ? Personne, il y a un manque de transparence absolu, alors même que ces algorithmes, ils favorisent la polarisation, ils favorisent pour moi une forme de repli sur soi et ils favorisent, à mon sens, d'où les ingérences, la droite radicale. »
Les faits sont établis et datent d'août 2025 : après un appel du CRIF à le déprogrammer, un de ses membres étant alors poursuivi au Royaume-Uni, la région Île-de-France a retiré sa subvention — 540 000 euros selon le groupe de gauche du conseil régional — et le concert a eu lieu. L'anecdote illustre un constat qui engage quinze ans de pratique : « je n'ai jamais vu autant de pression et de menaces venir des élus » sur les associations culturelles.
« Nous avons fait jouer un groupe qui s'appelle Kneecap […] Groupe de rap nord-irlandais. Pro-Gaza, engagé à juste titre. Évidemment, la région Île-de-France s'est battue contre la programmation de ce groupe au festival Rock en Seine à Paris pour essayer de le déprogrammer en multipliant les pressions et a finalement supprimé toutes ses subventions. Ce à quoi on a dit : vous savez quoi ? On va faire sans vous et on vous emmerde. »
La question venait de la salle : le programme insoumis serait inapplicable parce que les marchés le bloqueraient. Il retourne l'argument par un contre-exemple venu de l'autre bord — Liz Truss, restée quarante-cinq jours au pouvoir en 2022, sortie par les marchés pour avoir voulu appliquer un programme libéral de baisses d'impôts non financées. Le mécanisme qu'il en tire rejoint la bataille culturelle : les investisseurs n'arbitrent pas sur un seuil mais sur un récit.
« ce qui compte, c'est la crédibilité de ce que l'on dit, c'est la trajectoire de ce que l'on dit, c'est l'histoire que l'on raconte. […] vous pouvez ne pas respecter les critères de 3 % du déficit, vous pouvez ne pas respecter — d'ailleurs on les respecte pas — le 60 % de dette. Vous pouvez être bien au-delà, vous pouvez investir, vous pouvez lancer de grands programmes d'infrastructure […] ce qui compte, c'est toujours pareil, c'est expliquer pourquoi vous le faites et expliquer la trajectoire. »
Il ouvre en se plaçant lui-même dans le champ de la mesure — « si la taxe Zucman existait, je serais dedans » — puis avance l'écart chiffré, qui correspond à un résultat publié : la note de l'Institut des politiques publiques de juin 2023 mesure un taux global d'imposition montant à 46 % pour les 0,1 % les plus aisés puis redescendant à 26 % pour les 0,0002 % les plus riches. Deux précisions manquent : ce taux porte sur le revenu économique, bénéfices non distribués compris, et non sur le patrimoine ; et les 50 % sont le sommet de la courbe, pas une moyenne nationale.
« il existe dans ce pays quelque chose qui est inacceptable et que je vois, qui est le séparatisme fiscal des plus riches. […] Les plus riches dans ce pays, ils payent un taux d'imposition moyen, dit-on, de 25 %, à mon sens encore inférieur à 25 %, sur leur richesse. Là où le taux moyen d'imposition en France, c'est de 50 %. »
Il annonce la position comme constante — « ça fait 20 ans que je dis la même chose » — et la rattache à son diagnostic féodal : « l'abolition des privilèges, ça commence par là ». Son chiffre est exact : la Fondation Jean-Jaurès estime à plus de 9 000 milliards d'euros la « grande transmission » attendue d'ici 2040. Manuel Bompard lui répond « sur le principe on est d'accord, sur les seuils pas sûr » — l'engagement insoumis est un héritage maximal de 12 millions atteint par progressivité.
« exonérer les petites successions pour permettre à chacun ayant travaillé de transmettre. Et je sais pas où doit être le seuil, mais je vais me risquer à mettre un seuil par exemple 1 million d'euros. Vous exonérez totalement et au-dessus vous taxez 100 %. »
C'est l'annonce la plus concrète de la seconde partie, et la seule dont l'exécution pourra être constatée avant l'élection : il dit se battre pour obtenir une fréquence nationale et y déployer, avant 2027, ce que Radio Nova fait à l'antenne. Il y ajoute un chantier culturel — « j'en ai marre de l'appropriation de l'histoire nationale par la droite radicale » — et annonce discuter avec la Seine-Saint-Denis pour produire des spectacles vivants sur l'histoire de France.
« le prochain combat, c'est d'arriver à obtenir une chaîne de télévision nationale, à la fois pour en faire une chaîne d'opinion, c'est-à-dire moi je cherche pas à faire le reflet de ce que fait CNews, mais essayer au fond de ce que Nova fait à la radio de le faire à la télévision. C'est le Canal Plus de la grande époque, pas celui d'aujourd'hui. »