QUE FAIRE QUAND TOUT BRÛLE ?
Épisode de rentrée de « Doc Doc Doc », la chronique documentaire de Blast, écrite et dite par Nicolas Houguet (montage Camille Chastrusse — le « Camille qui réalise cette série » du texte). Elle est mise en ligne au lendemain d'un été de canicules et d'incendies, et présentée par la chaîne comme ouvrant « cette année d'élection présidentielle ». Trois plans d'énonciation à ne pas confondre. (1) La voix du chroniqueur, qui porte l'essentiel du texte et sa thèse : l'incendie et l'abattoir sont deux faces d'un même mode de production. (2) Les extraits des deux documentaires commentés — « Paradis » d'Alexander Abaturov (2022, sur les feux de l'été 2021 en Iakoutie, disponible sur Tënk, que la transcription écrit « Tank ») et « Les Damnés, des ouvriers en abattoir » d'Anne-Sophie Reinhardt (2020, France 2 / Infrarouge, huit témoignages filmés en forêt, sans aucune image tournée dans un abattoir) : en viennent les paroles d'ouvriers, l'écrivain Joseph Ponthus, la nomenclature des gestes et le témoin qui met en cause la réglementation. (3) Deux insertions de télévision, citées pour être critiquées : un présentateur ironisant sur la chaleur (« si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud »), vers 01:00, et un reportage d'actualité sur un incendie relancé par le mistral après 4 500 hectares, vers 14:00 — ni la chaîne ni la date ne sont données pour l'un comme pour l'autre. Les documentaires sont la matière de la chronique et non son objet : l'analyse ne retient que ce que la chronique en tire. La transcription automatique abîme plusieurs noms propres, corrigés quand la lecture ne fait aucun doute — « la Cano » pour Lacanau, « Ansophie Reine Art » pour Anne-Sophie Reinhardt, « Joseph Pontus » pour Joseph Ponthus, « Chico Mendz » pour Chico Mendes, « Svers » pour la série Severance, « parent » pour « par Arendt ». Une phrase reste indéchiffrable et n'est pas citée : « Kevely Delias gourait dans ses prédictions pour 2050 », vers 00:30.
La photo se date : prise le 25 juillet 2026 sur la plage du Moutchic, au bord du lac de Lacanau (Gironde), par Maximilien Lamy pour l'AFP, pendant les feux de Gironde et des Landes. Reprise par le Guardian, le Wall Street Journal et le New York Times, elle a souvent été rapprochée de « Don't Look Up » ; le photographe a précisé ne porter aucun jugement sur le couple. Au 24 août, 96 300 hectares avaient brûlé en France, huit fois la moyenne annuelle.
« Il y a eu une photo au cœur de l'été. Un couple en vacances sur la plage de Lacanau assis de dos sur des transats devant un horizon bouché par la fumée d'un incendie hors de contrôle. […] On veut continuer à vivre le moment présent en ignorant encore un peu le désastre pour quelques instants de plus au soleil. »
Le passage encadre un extrait de télévision où un présentateur plaisante — « si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud, un ministre, il aura chaud » — et raille ceux qui se plaignent de la chaleur sous les toits. La chronique n'y répond pas par l'indignation mais par une condition matérielle : l'exposition à la chaleur n'est pas partagée, et c'est l'abri de ceux qui décident qui rend l'ironie disponible. Ni la chaîne ni la date de l'extrait ne sont données.
« Leur vie se déroule dans des bulles climatisées à l'écart du réel. Ils prennent l'avion ou les voitures avec chauffeur. Ils ne vivent pas sous les toits. Ils croient que l'ironie est encore de mise puisque ce sont toujours les autres qui crèveront de chaud. »
La phrase commande les trente-trois minutes et le rapprochement des deux films. Elle arrive après deux retournements de formules : « Notre maison brûle et on peut plus regarder ailleurs. On est à l'intérieur », qui déplace le constat de Jacques Chirac à Johannesburg en 2002, et « Qui aurait pu prédire ? Tout le monde, sauf ceux que ça arrange ». Ce que la chronique se donne à traiter n'est donc pas la météo mais un mode de production.
« C'est pas une catastrophe naturelle, c'est une conséquence du capitalisme. On laisse brûler les terres pour produire toujours plus. »
L'été 2026 est le plus chaud mesuré en France depuis 1900 : 24,0 °C de moyenne, soit +3,6 °C, devant 2003 (+2,7) et 2022 (+2,3), avec un déficit de pluie proche de 40 %. Le compte des épisodes dépend de l'indicateur : Météo-France en retient trois, son indicateur national fusionnant les vagues rapprochées, pour un total inédit de 53 jours contre 33 en 2022. La première, du 17 au 30 juin, a placé jusqu'à 72 départements en vigilance rouge ; la troisième, du 28 juillet au 19 août, égale à 23 jours la plus longue jamais enregistrée. Quatre épisodes distincts se comptent en suivant les alertes, ce que fait la chronique.
« Il a fallu qu'on se prenne quatre canicules coup sur coup pour commencer à retrouver la mémoire, constater que nous ne contrôlons plus rien. »
Le terme existe et fonctionne comme la chronique le décrit. Un arrêté de 2015 du ministère russe des Ressources naturelles autorise les autorités régionales à ne pas éteindre un incendie situé dans ces « zones de contrôle » — des territoires reculés — dès lors qu'il ne menace pas directement une localité, ou que le coût de l'opération dépasse les dommages estimés. Pendant les feux de Iakoutie de 2021 que filme « Paradis », Greenpeace Russie estimait que plus de 90 % des feux de forêt du pays brûlaient dans ces zones, et demandait la révision du dispositif.
« l'un de ces coins oubliés des puissants car il ne présente pas d'intérêt stratégique ou économique. Du coup, quand un incendie fait rage, on s'empresse pas de le maîtriser. La froideur administrative du terme est caractéristique. Zone de contrôle. Nul n'est tenu d'y prendre garde. »
Le pivot de la première moitié : ce qui rendait le documentaire sibérien exotique est devenu de l'information française. La chronique enchaîne sur les haras ouverts ces dernières semaines pour laisser les chevaux fuir les feux, images qu'elle ne connaissait « que dans les dystopies ». « Paradis » documente l'été 2021 en Iakoutie, saison la plus étendue jamais mesurée en Russie avec plus de 17 millions d'hectares brûlés ; la chronique la situe en 2020.
« Peut-être parce que les mêmes images tournent en boucle ces temps-ci sur nos actualités. Je regarde pas ça comme un film. Cette fois, on s'en fout plus. La Sibérie, c'est plus si loin. »
C'est par cette formule que la chronique passe des incendies à l'organisation du travail. Elle est traditionnellement attribuée à Chico Mendes, dirigeant du syndicat des récolteurs d'hévéa assassiné en 1988 dans l'Acre pour son opposition à la déforestation amazonienne ; aucune des reprises consultées ne la rattache à un texte ou à un entretien de lui. La chronique en tire l'exigence qu'elle tiendra jusqu'au bout : remettre l'empathie au centre, cesser de se penser au-dessus d'une nature domestiquée.
« L'écologie sans lutte des classes, c'est du jardinage, disait Chico Mendes, le syndicaliste brésilien. En effet, il faut en parler. Le productivisme et la course au profit consomment des vies humaines et non humaines. »
La phrase répond à une nomenclature lue à l'écran — anesthésie, saignée, ablation des têtes, dégraissage interne, finition du sternum, peser les carcasses, entrée de frigo. La chronique y voit moins un jargon qu'une technique : un ensemble rendu innommable, qu'on n'aborde que par le détail « parce que la vue d'ensemble ressemblerait à un enfer ». C'est la méthode d'analyse qu'elle applique ailleurs au vocabulaire politique.
« Il y a tout un vocabulaire inventé pour justifier les gestes. Faut qu'il soit automatique et sans affect. Les mots sont étudiés pour maintenir l'empathie à distance. »
La réponse que la chronique fait à son propre titre. Les deux documentaires ne sont pas rapprochés par leur sujet — un incendie sibérien, un abattoir français — mais parce qu'un même mécanisme les traverse : une production qu'il faut tenir coûte que coûte, et qui traite toute objection comme un obstacle.
« Les abattoirs deviennent le paroxysme d'un capitalisme poussé à bout jusqu'à l'absurde. On voit pourquoi on détruit les vivants, on voit pourquoi on pollue. On devine entre les mots la course en avant générale qui évite et redoute la moindre objection. »
La phrase suit le témoignage d'un ouvrier — une plateforme d'un mètre carré, dix heures par jour, vingt minutes pour manger — où la douleur nommée est mentale avant d'être physique. Ce que la chronique en tire dépasse l'abattoir : une organisation du travail qui exige de ne plus se soucier « des conséquences ni du long terme » fabrique l'aveuglement même que dénonce sa première partie.
« L'ouvrier idéal, c'est celui qui saura déconnecter son cerveau. […] Il n'y aura plus pour lui qu'un grand présent monotone, le même jour avec les mêmes gestes sans cesse recommencés dans un endroit à l'écart de tout. »
La règle est bien celle-là, et elle n'a pas changé depuis le tournage. Dans le privé, la Sécurité sociale ne verse aucune indemnité journalière pour les trois premiers jours d'un arrêt maladie ordinaire, et l'employeur n'est pas tenu de les compenser : son complément légal a lui-même un délai de carence de sept jours, sauf accord plus favorable. Au SMIC — 1 867,02 € brut mensuels depuis le 1er juin 2026, environ 1 478 € nets — trois jours pèsent de l'ordre de 150 € nets. Ce que décrit le témoin n'est donc pas un arbitrage mais une contrainte.
« si on s'arrête, eh ben c'est les 3 jours de carence. Et puis quand vous avez qu'un niveau SMIC, eh ben vous pouvez pas vous arrêter comme ça parce que vous avez les factures qui vont s'empiler le mois d'après. Donc automatiquement les gens ne s'arrêtent pas. Donc ils préfèrent d'abord prendre des médicaments pour se soigner pour pouvoir tenir sur la chaîne de production. »
La phrase répond à un témoin du film qui rapproche la division des tâches en abattoir de ce que Hannah Arendt a décrit de la segmentation de la responsabilité — « je ne fais que mon travail qui est de couper la queue d'une vache », comme le petit fonctionnaire à qui « on ne peut pas mettre le génocide sur le dos ». La chronique garde le mécanisme plutôt que la comparaison, et s'en sert pour expliquer comment on continue de vivre en sachant.
« Ça se construit comme ça, par une somme de petits renoncements, en diffractant totalement notre perception, en nous déresponsabilisant, en décorrélant systématiquement les causes et les effets. »
L'un des témoins du film, que la chronique n'identifie pas, écarte l'idée que le problème serait un manquement à détecter : ce qui rend l'ordinaire possible, ce sont les textes eux-mêmes, et le chantier qu'il désigne — les réécrire — est qualifié de colossal. La chronique le reprend aussitôt à son compte : l'information circule, ce sont les décideurs qui choisissent de ne pas l'entendre.
« Il y a des abattoirs qui travaillent conformément à la réglementation et c'est pas pour ça que c'est bien, c'est que la réglementation est très mal faite. C'est qu'elle ne fait rien ni pour les animaux ni pour les personnels. »
Les coupes ciblées sont réelles : le fonds vert passe de 2,5 milliards d'euros en 2024 à 837 millions en 2026, France 2030 perd 1,1 milliard, le plan vélo tombe à zéro. Et les crédits de la Défense augmentent de 6,7 milliards, dont 3,2 étaient déjà programmés par la loi de programmation militaire. Mais le « systématiquement » ne tient pas au niveau du total : les crédits de la mission Écologie augmentent eux aussi de près d'un milliard, à 22,8 milliards, portés par les transports. Et aucun texte ne transfère de crédits d'une mission à l'autre : c'est un arbitrage, pas un virement.
« Nos dirigeants choisissent de ne pas l'entendre. Ils vont faire des accords ou des commissions dont ils ignoreront les conclusions. Ils couperont systématiquement les budgets pour l'écologie et préféreront le consacrer à l'armement. »
La position n'est pas la plus courante à la gauche du débat écologique, où l'appel au comportement individuel passe souvent pour une manière de décharger le mode de production. La chronique tient les deux bouts : elle vient d'imputer la fuite en avant au système, et fait pourtant de manger, acheter et prendre l'avion une affaire personnelle. Son argument est celui des deux films : on y tient en cessant de relier ses gestes à leurs effets.
« Mais si tout le monde persévère à manger comme avant, à acheter comme avant, à prendre l'avion comme avant, alors le monde ne changera jamais. On a tous une part de responsabilité dans ce qui se passe en ce moment. Le changement doit être autant intime que général. »
Mise en ligne à la rentrée qui ouvre l'année présidentielle — la chaîne l'écrit dans sa présentation —, la chronique termine en faisant de son sujet une question électorale, puis récuse par avance le traitement qu'elle en attend. Aucun parti ni candidat n'est nommé : ce qui est visé est la forme de la campagne, et des candidats qu'elle s'attend à voir fuir le sujet.
« C'est à ça qu'on répond quand on vote, quand on choisit son camp. On va en bouffer l'année prochaine des polémiques, des batailles d'ego, des lâches qui fuiront cette réalité pour gagner quelques votes. »