Débat avec Jean-Noël Barrot sur l'actualité internationale
Débat télévisé de 23 minutes entre Jean-Luc Mélenchon et Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, diffusé sur France 2 le 20 janvier 2026 sous la conduite de Caroline Roux, et publié sur la chaîne de Jean-Luc Mélenchon. Il se tient en pleine crise du Groenland : Donald Trump menace de droits de douane huit pays européens, et la France a refusé la veille de rejoindre son « conseil de la paix ». Les cartes relèvent les propos des deux débatteurs, avec la même grille, et chacune dit qui parle.
Le levier invoqué est réel : les Européens détiennent 8 000 milliards de dollars d'obligations et d'actions américaines, près du double du reste du monde (Deutsche Bank, 18/01/2026). Le chiffre, lui, double ce qui est documenté : l'Europe pesait 29 % des revenus d'Alphabet et 23 % de ceux de Meta au 3e trimestre 2025, environ un quart en moyenne (Le Grand Continent, 08/12/2025). Seuls les profits logés en Irlande pour raisons fiscales s'en approchent : près de 40 % du bénéfice avant impôt de Microsoft sur l'exercice 2024-2025.
« l'objectif premier, c'est évidemment d'amener l'administration américaine à revenir sur ses décisions en lui rappelant qu'elle a un besoin absolument vital de l'Europe. Puisque aujourd'hui les grandes entreprises du numérique, les géants du numérique font 50 % de leur profit en Europe et aujourd'hui c'est en grande partie l'Europe qui finance l'économie et le budget américain. »
Le rapprochement est exact : le Groenland, sorti de la CEE en 1985, est comme Saint-Pierre-et-Miquelon, la Polynésie, Wallis-et-Futuna et la Nouvelle-Calédonie un « pays et territoire d'outre-mer », associé à l'Union sans en faire partie. Un vote du Parlement européen resterait symbolique : le traité réserve ce changement au Conseil européen, à l'unanimité, sur initiative de l'État concerné (art. 355 § 6 TFUE). Barrot tient l'île pour déjà couverte par la clause de défense mutuelle (art. 42.7 TUE) : c'est la lecture de la Commission, que la doctrine discute.
« il faut avoir un coup d'avance et je propose que pour le coup d'avance, c'est une idée que je vous propose, on vote que les territoires associés, parce que c'est leur statut à ces territoires-là, ils ont pas le même statut que les DOM-TOM, soient considérés comme territoire de l'Union européenne. »
Paris avait décliné la veille, en y voyant une concurrence faite à l'ONU, et Trump avait menacé les vins et champagnes français de droits de 200 %. D'autres refus ont suivi (Norvège, Suède, Slovénie, Royaume-Uni). Mélenchon doute pourtant que l'Europe tienne : les soldats allemands envoyés au Groenland en sont repartis après 44 heures, mission « achevée comme prévu » selon la Bundeswehr.
« il a refusé de participer à ce fameux conseil de la paix. Et ben je l'approuve et le soutiens dans cette décision. Mais c'est le seul sur tout le paquet qui a été invité qui dit : j'irai pas. »
Au Groenland, Washington viserait la route arctique qu'emprunteraient les navires chinois ; au détroit de Béring, rappelle-t-il, les eaux russes et américaines se touchent. Mélenchon range dans la même stratégie Panama, Aden et l'entrée du détroit d'Ormuz, et prédit qu'avant d'y parvenir, les États-Unis devront faire plier l'Europe et l'Amérique latine, où pour l'heure « ça résiste ».
« faut bien comprendre ce que fait monsieur Trump. Ce n'est pas un fou, il a une stratégie très précise. Son but ultime, Caroline Roux, ça m'est déjà arrivé de vous dire notez, vous allez voir, ça va se passer. Et bien, son but ultime, c'est la Chine, c'est pas nous. Et dans cette histoire de Groenland, ce qui est visé par lui, c'est la route qui passe au-dessus par où passeraient les Chinois. […] sur la planète entière, ils sont en train de couper les routes éventuelles des Chinois. »
Pour Mélenchon, la crise ouverte par Trump peut faire de la France « une avant-garde du non-alignement », et la Chine est en position de force : ses « 1 200 milliards d'excédents commerciaux » sont exacts (1 189 milliards de dollars en 2025, un record). Il écarte l'échelle européenne : les intérêts français ne sont pas ceux des Danois, « cheval de Troie » des États-Unis selon lui. Barrot lui oppose la coercition chinoise sur le cognac, le lait et le porc, et le plan de relance européen du Covid.
« Quand vous discutez avec le plus fort, il est toujours prêt à discuter. Donc c'est pourquoi faut pas être aligné parce que le plus faible c'est monsieur Trump, ce n'est pas monsieur Xi Jinping. Et monsieur Xi Jinping, on peut encore, ça sera pas pareil dans 3, dans 4, dans 5 ans, mais à l'heure qu'il est, nous pouvons avoir une négociation pour dire ça c'est vous, ça c'est nous. Mais pour ça faut être nous d'abord la France. »
Plus tôt, le ministre avait donné raison à Mélenchon : ne pas « se laisser impressionner ni fasciner » par l'agitation américaine, la rivalité sino-américaine étant « le point central » sur lequel ils se retrouvent. Il en tire l'inverse du non-alignement national que défend son contradicteur : une Europe puissance, à laquelle se rallieraient selon lui des pays d'Asie du Sud-Est, d'Amérique latine et d'Afrique.
« c'est avant tout la rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis qui va structurer le monde dans lequel nous vivrons et dans lequel l'Europe a une responsabilité majeure, celle d'ouvrir une troisième voie, celle de l'équilibre […] C'est-à-dire qu'on a le choix entre devenir une colonie chinoise ou une colonie américaine. Nous ne voulons pas avoir ce choix. Nous voulons avoir un autre choix. »
Barrot pose l'ordre inverse : que la Russie sorte d'Ukraine, que l'Europe réarme et bâtisse sa défense, puis une discussion « avec la Russie après Vladimir Poutine » ; en attendant, « faire échec au projet colonial » du président russe. Mélenchon récuse toute divergence sur l'invasion (« je serai jamais d'accord avec les invasions en Europe »), mais demande à quoi servirait une guerre conventionnelle.
« Notre intérêt est de terminer le plus vite possible la guerre d'Ukraine et que les Russes sortent d'Ukraine et qu'on ait des garanties mutuelles de sécurité, nous Européens. Et surtout, monsieur Barrot, je pense que on pourrait se comprendre là-dessus. Il faut réintégrer la Russie dans le concert européen. »
Même ressort que sa proposition de porter le Groenland au Conseil de sécurité, pour qu'il n'y ait « pas d'ambiguïté sur qui est responsable », face à un Trump qui, selon lui, entretient le doute sur ses limites « pour qu'on lui cède ». Côté ukrainien, il répond au plan américain, dont il retient qu'au Donbass « les Russes restent dedans » : aux populations concernées de trancher, par un vote.
« Quand est-ce qu'on demande l'avis des gens ? Je suis partisan du fait que quoi qu'on décide le peuple concerné vote dans les territoires disputés. Et pareil pour le Groenland. Vous savez monsieur le ministre, je pense que si vous suggériez aux amis danois de dire : dites donc, pourquoi vous feriez pas voter les Groenlandais, parce que comme ça l'autre après il faut qu'il passe sur le corps d'un vote. Je pense que la démocratie, les principes moraux sont des forces dans l'histoire. »
Les votes nominaux lui donnent raison sur l'automne 2024 : les insoumis se sont abstenus le 19 septembre sur la résolution qui demandait de lever les restrictions d'usage des armes occidentales contre des cibles militaires en Russie, puis ont voté contre, le 28 novembre, celle qui saluait l'autorisation américaine de telles frappes. Ailleurs, leurs refus sont des abstentions (février 2024, mars et novembre 2025), et ils ont voté les résolutions de 2022 et de juillet 2024 et 2025.
« Le Parlement européen vous dit : tenez, voici un baril de miel, et puis quand vous regardez, il y a une cuillère de goudron dedans. À chaque fois c'est des choses très nobles, très justes sur l'indépendance, le droit à disposer de soi-même. Et puis après il y a les armes que l'on fournira n'auront pas de limite de portée. Au fou ! Vous voulez une guerre nucléaire ? Il n'en est pas question. »
Aucune convocation liée à Gaza n'a été relevée avant le débat, et la reconnaissance de l'État de Palestine, le 22 septembre 2025, est bien venue près de deux ans après le 7 octobre ; aucun gouvernement ne l'avait faite avant, lui répond Barrot. Le « pas une seule fois » force le trait : l'ambassadeur d'Israël a été convoqué deux fois sous Barrot, pour des incidents visant la France, à l'Éléona à Jérusalem (novembre 2024) et à Jénine (mai 2025).
« pourquoi vous n'avez pas une seule fois convoqué l'ambassadeur de monsieur Netanyahou alors que il se passe ce qui se passe aujourd'hui à Gaza et ce qui s'est passé avant. Il vous a fallu 2 ans pour vous décider à reconnaître l'État de Palestine. »