Mélenchon va-t-il ruiner la France ?
Vidéo de Samuel Fergombé, qui annonce commencer une thèse d'économie à l'EHESS, en réponse à celle d'un youtubeur finances, Crésus, qui disait voter Jean-Luc Mélenchon en 2027 non par adhésion mais pour précipiter la faillite de la France et, par elle, une réforme radicale. Fergombé soutient au contraire La France insoumise par conviction. Le transcript mêle sans les distinguer trois paroles : la sienne ; les extraits de la vidéo de Crésus qu'il réfute — c'est Crésus qui invoque la règle d'or allemande, chiffre le programme insoumis ou vante l'exemple grec — ; et des extraits d'autres intervenants, dont seul Frédéric Lordon, sur Blast, est nommé. Les insights citent Fergombé, Lordon là où il est identifié, et Crésus quand son propos est instruit ; les autres extraits ne sont pas cités.
C'est la ligne de partage de la vidéo. Crésus mise sur une crise des finances publiques pour imposer, ensuite, les réformes qu'il souhaite ; Fergombé répond que ceux qui parient sur le déclin d'un pays sont ceux qui comptent en profiter, et oppose à cette aspiration individuelle la réponse collective qu'exigent selon lui les canicules, les sécheresses et les pandémies.
« ce qui me semble être au cœur du discours de Crésus et plus largement des accélérationnistes de droite, c'est l'obsession du chaos. L'idée qu'il faudrait laisser la situation se dégrader, provoquer la crise pour qu'elle finisse par produire le changement qu'il souhaite. Un chaos dont ils espèrent au fond un retour sur investissement financier. Nous, en tant que citoyen, on veut autre chose parce qu'on sait très bien à qui profite ce genre de chaos. À ceux qui n'attendent qu'une chose, l'occasion d'imposer leurs mesures en s'appuyant sur le déclin économique d'un pays. »
Il cite André Orléan et Thomas Piketty pour rappeler que l'économie ne se pense pas à part de l'histoire et des rapports de force, et attribue la domination de cette pensée moins à sa justesse qu'à sa légitimation institutionnelle : le prix de la Banque de Suède, souvent appelé à tort « prix Nobel d'économie », le financement privé de centres de recherche, sa diffusion dans les institutions internationales.
« Alors, si on isole l'économie de tout ça, bah on finit par prendre des constructions historiques pour des lois naturelles. Et c'est exactement ce qui s'est passé ces 40 dernières années. Un tas de croyances se sont imposées petit à petit comme des évidences. La croissance doit être infinie, la dette publique serait forcément un problème ou encore toute création monétaire provoque mécaniquement de l'inflation. »
Simon Kuznets, qui a bâti la comptabilité nationale américaine, écrivait dès son rapport de 1934 au Congrès que le bien-être d'une nation peut difficilement se déduire d'une mesure du revenu national. Le PIB additionne en effet des activités sans les juger — la vidéo cite la vente d'armes ou la réparation des dégâts d'une catastrophe —, d'où le recours à d'autres indicateurs, comme l'indice de développement humain ou le coefficient de Gini.
« Beaucoup résument la prospérité d'un pays à la seule évolution de son PIB. Sauf que Simon Kuznets, le créateur du PIB, disait déjà que son indicateur devait jamais servir à lui tout seul, à mesurer le bien-être ou la prospérité d'une société. »
Le fait est établi : actionnaire de la Compagnie de Guinée et de celle de Saint-Domingue, titulaire en 1701 de l'asiento, le monopole de la traite vers les colonies espagnoles, Crozat était en 1715 la première fortune du royaume. La dot de deux millions de livres de sa fille a financé l'hôtel d'Évreux, devenu le palais de l'Élysée, et il possédait un hôtel place Vendôme. La tour Eiffel, construite pour l'Exposition universelle de 1889, ne doit rien à cette fortune.
« L'esclavage participe au développement du capitalisme français et d'importants financiers s'enrichissent. C'est le cas par exemple d'Antoine Crozat qui devient l'un des hommes les plus riches d'Europe après avoir investi massivement dans l'industrie sucrière et la traite d'êtres humains à Saint-Domingue. »
Crésus décrit l'ancienne règle de la Loi fondamentale, qui limitait l'emprunt fédéral au montant des investissements. Depuis 2009, le frein à l'endettement plafonne le déficit structurel fédéral à 0,35 % du PIB, sans exception pour l'investissement. La révision du 18 mars 2025 en a exclu les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB et créé un fonds d'infrastructures de 500 milliards d'euros sur douze ans : une exemption pour l'investissement est donc revenue, par dérogation, mais le frein reste inscrit aux articles 109 et 115.
« En Allemagne, c'est le cas. Il y a ce qu'on appelle la règle d'or qui explique qu'une génération n'a pas le droit de financer son niveau de vie avec une dette qui sera payée par les futures générations parce que c'est considéré comme une rupture d'égalité […]. La seule exception, c'est pour les investissements. »
L'argument s'inscrit dans une histoire : jusqu'aux années 1970, le « circuit du Trésor » garantissait à l'État l'accès à l'épargne des banques et des caisses publiques sans passer par les marchés ; la dette est ensuite devenue un titre négocié, qui donne aux créanciers un pouvoir de discipline sur les politiques publiques. Fergombé y rattache la politique fiscale d'Emmanuel Macron, suppression de l'ISF et de la taxe d'habitation comprises, et parle d'un problème de recettes plus que de dépenses.
« Dans son livre La démocratie disciplinée par la dette, le sociologue Benjamin Lemoine explique que la dette c'est avant tout un rapport social. Ceux qui prêtent à l'État, ce sont les plus aisés, les banques, les fonds d'investissement, les grandes fortunes. Et en empruntant auprès d'eux, plutôt que de les taxer, l'État leur verse des intérêts au lieu de leur demander un impôt, ce qui revient ni plus ni moins à organiser une redistribution à l'envers. »
Le principe vaut pour les États qui empruntent dans une monnaie qu'ils émettent, comme les États-Unis ou le Japon, et le renouvellement permanent de la dette qu'il décrit juste avant est bien la pratique de l'État. Mais la France emprunte en euros, qu'elle n'émet pas seule : l'article 123 du traité sur le fonctionnement de l'Union interdit à la Banque de France comme à la BCE de lui prêter directement, et la Grèce, membre de la zone euro, a fait défaut sur ses créanciers privés en 2012. La BCE rachète des titres publics sur le marché secondaire depuis 2015, bien avant le Covid.
« Contrairement à ce que dit Crésus ou d'autres avant lui, un État qui a sa propre monnaie ne peut pas se retrouver en défaut de paiement comme un ménage surendetté. Et depuis le Covid, la Banque centrale européenne peut même racheter de la dette sur les marchés secondaires, ce qui crée de la rareté et fait mécaniquement baisser les taux d'intérêt. »
Crésus reprend l'ordre de grandeur du chiffrage présenté par La France insoumise en mars 2022 : 250 milliards d'euros de dépenses nouvelles par an, pour 267 milliards de recettes attendues, dont une partie par l'effet multiplicateur de la dépense. Fergombé a raison de rappeler ce second volet, qui reste le plus contesté par les évaluations indépendantes, comme celle de l'Institut Montaigne. Le programme actuel prévoit un plan d'investissement de 200 milliards d'euros ; la retraite à 60 ans, que Crésus juge la plus coûteuse, y figure pour 40 annuités.
« Sauf qu'il oublie un détail. Le programme de la France insoumise ne se limite pas à une hausse des dépenses. Il prévoit aussi une hausse des recettes et une politique d'investissement notamment dans l'industrie et la bifurcation écologique. C'est un volet de plusieurs centaines de milliards d'euros qui est créateur d'emploi. »
Le constat rejoint l'évaluation de France Stratégie : environ 100 000 emplois créés ou sauvegardés sur 2013-2015, pour un crédit d'impôt coûtant 18 à 20 milliards d'euros par an, quand un million avait été promis ; les études rassemblées donnent une fourchette de 10 000 à 200 000. La formule force le trait, le très faible rendement par emploi est établi. Le programme insoumis prévoit de conditionner les aides d'État aux grandes entreprises.
« Parce que contrairement à ce que dit Crésus, les crédits d'impôts, […] les réductions fiscales, je pense notamment au CICE, ça n'a pas profité directement aux Français, ça a profité aux grandes entreprises qui ont pu verser des dividendes bien confortables, sans contrepartie et sans forcément créer un seul emploi de plus. »
Fergombé reprend l'argument de l'économiste sur Blast : sauf lors d'une émission de titres, sur le marché primaire, l'achat d'une action ou d'un ETF paie le vendeur, pas l'entreprise. Lordon compare lui-même un flux annuel d'émissions à un stock, la capitalisation de la Bourse de Paris, et reconnaît que la liquidité du marché secondaire soutient les émissions ; il maintient que l'ordre de grandeur de son argument n'en est pas changé.
« De sorte que toi quand tu vas aller placer ton patrimoine, tu as 0,3 % de probabilité de contribuer au financement direct des entreprises et 99,7 % de probabilité de nourrir le jeu de la spéculation financière. »