Blast — « L'édition indépendante est en danger de mort »
Reportage de Blast donnant la parole à deux éditeurs indépendants — Jean-Baptiste Nudi et Marina Simonin (Éditions sociales, La Dispute) — après la faillite du distributeur Makassar, opérateur historique de l'édition indépendante radicale. Le propos est double : décrire une crise de trésorerie conjoncturelle (plusieurs mois d'impayés) et la relier à un enjeu structurel, la concentration du marché du livre entre quelques grands groupes, dont celui de Vincent Bolloré. Aucun responsable politique ni parti n'est nommé ni visé : le sujet reste sur le terrain économique et culturel.
La crise décrite n'est pas celle des maisons d'édition mais celle d'un maillon de la chaîne du livre : la distribution, c'est-à-dire l'acheminement physique des ouvrages du stockage vers les librairies. La disparition de Makassar, opérateur historique de l'édition indépendante radicale, prive des centaines d'éditeurs à la fois de leur trésorerie et de leur accès aux points de vente.
« On est vraiment confronté à une crise qui est une des pires crises de l'édition indépendante critique de son histoire, en tout cas de son histoire récente. »
Les livres ont été fabriqués, les droits d'auteur et l'impression payés, les ventes réalisées en librairie — mais l'argent encaissé par le diffuseur-distributeur ne parviendra pas aux éditeurs. L'ordre de grandeur avancé est d'environ six mois de chiffre d'affaires perdus, sur plusieurs centaines de maisons concernées.
« Sur les quelques centaines d'éditeurs qui sont impactés par la disparition de Makassar, on est autour d'environ 6 mois d'impayés. Donc ça veut dire qu'on a un chiffre d'affaires de la moitié de l'année qui disparaît. »
Le modèle économique de l'édition indépendante repose sur le réinvestissement immédiat des recettes dans les projets suivants, sans matelas de trésorerie. Le blocage des sommes dues empêche donc mécaniquement de produire les livres qui permettraient de se relever — et certaines maisons n'ont pas assez de trésorerie pour simplement poursuivre leur activité.
« Le principe de l'économie de l'édition indépendante, c'est une économie qui est relativement précaire, tendue. »
Le second effet de la faillite est un problème d'accès au marché : privée de diffuseur-distributeur, une petite équipe devrait démarcher elle-même plus de 3 000 librairies et organiser sa propre logistique. Faute de quoi ses livres cessent d'être disponibles en rayon.
« Une maison d'édition sans diffuseur distributeur, elle est grosso modo condamnée à la marginalité, dans le sens où en tout cas ces livres ne peuvent pas être disponibles en librairie. »
Les éditeurs insistent sur le diagnostic : librairies, maisons d'édition et diffuseurs ont fait leur travail, les livres se sont vendus. Le point de rupture est situé au seul niveau de la distribution — mais les dettes accumulées y sont telles que certaines maisons ne survivront pas.
« C'est une crise de la distribution. C'est pas une crise des librairies, c'est pas une crise des éditions. […] Il est certain qu'il y a quelques camarades qui vont rester sur le carreau. »
Chiffre central du reportage sur la concentration du secteur, avec en tête Hachette, Média-Participations et Madrigall. La fragilité des indépendants — et la chute de leur distributeur — y est présentée comme le reflet d'un marché structuré par ces grands groupes.
« En France, 90 % du marché de l'édition est produit et détenu par seulement 10 groupes. »
Thèse structurante du reportage : réduire le problème à la ligne idéologique de Vincent Bolloré fait manquer la question matérielle, celle de l'existence même de groupes de cette taille et de leur contrôle des moyens de distribution. La bataille culturelle est présentée comme indissociable de la maîtrise de la chaîne du livre.
« Bolloré, c'est l'arbre qui cache la forêt. Le problème, c'est pas simplement sa préférence idéologique, mais c'est le fait qu'aujourd'hui puissent exister en France des énormes groupes comme celui de Hachette. »
Les éditeurs décrivent une concentration éditoriale sans précédent aux mains d'un même groupe, utilisée non pas pour sa rentabilité mais comme instrument idéologique. La critique vise un acteur économique et médiatique, sans mise en cause d'un responsable politique ou d'un parti.
« Il incarne la radicalisation des élites et l'espèce de liberté avec laquelle il utilise ses médias et ses maisons d'édition pour mener sa guerre civilisationnelle. »
Quand des groupes capitalistes ou des idéologues d'extrême droite rachètent des maisons d'édition, ce ne serait pas pour le rendement — ils y perdraient de l'argent — mais pour saturer l'offre. Le volume de titres publiés dépasse largement ce que le public visé peut lire : l'objectif décrit est de saturer les tables des librairies.
« Ça leur permet d'imposer, d'inonder les espaces de discussion et de réflexion avec leur production. […] L'idée c'est aussi d'inonder les librairies, qu'il n'y ait plus que ça, pour pouvoir précisément grignoter de l'espace social, grignoter de l'espace dans les têtes. »
Au-delà de la concentration économique, le reportage décrit une pression directe sur les lieux : rencontres d'auteurs et vitrines servant de prétexte à des attaques. Sont citées les librairies Violette and Co et La Petite Égypte à Paris, et Transit à Marseille.
« Il y a beaucoup de librairies indépendantes qui sont sous pression, voire même qui sont attaquées. »
Trois justifications sont avancées : la prise de risque éditoriale et la découverte de nouveaux auteurs, la publication de livres de fond dont la rentabilité s'apprécie sur plusieurs années, et l'apport à des combats contemporains — l'édition féministe, aujourd'hui reprise par les grands groupes, ayant d'abord été portée par des éditeurs indépendants.
« On ne fabrique pas du flux, on fabrique des objets éditoriaux qui ont tous leur légitimité, qui ont tous leur singularité et tous leur importance selon la logique de la maison d'édition. »
Conclusion politique du reportage : défendre le pluralisme éditorial ne se joue pas seulement sur le terrain des idées mais sur celui des moyens concrets — distribution, logistique, trésorerie — qui déterminent quels livres atteignent les librairies.
« On ne peut pas mener cette bataille contre Bolloré si on ne pose pas la question matérielle des moyens concrets, et notamment des moyens de la distribution. »
Deux axes de riposte sont annoncés : la bataille politique sur la concentration, et des campagnes de dons recensées sur la page « Sauver les indés ». Dans l'immédiat, l'achat direct sur les sites des maisons apporte de la trésorerie ; à partir de la bascule vers de nouveaux distributeurs, prévue autour de septembre, l'achat en librairie indépendante est privilégié.
« On fait pas la manche. […] Nos livres, ils se vendent, nos livres, ils circulent. Simplement, l'argent des ventes de nos livres ne nous sera pas versé. »